La mère de Québec solidaire

Elle n’est plus porte-parole ni députée, mais elle ne prendra jamais sa retraite, ne vous y trompez pas. La citoyenne engagée le sera jusqu’au dernier souffle. Dimanche dernier, le jour de la fête des Mères, Françoise David arpentait le trottoir avec Gabriel Nadeau-Dubois, rue Masson, dans « sa » circonscription de Gouin, où il se présente aux élections partielles dans dix jours.

 

Rien n’est jamais acquis et la relève a beau être dynamique, il ne faut jamais oublier l’adage « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ». GND a insufflé du sang neuf ; la moyenne d’âge de Québec solidaire est passée de 49 à 39 ans et 6000 membres se sont ajoutés.

 

La députée sortante de 69 ans rentre d’un voyage transformateur de 25 jours en Afrique du Sud, au pays de Nelson Mandela, une quête qui a chassé les derniers miasmes de la politique active et l’a réjuvénée alors qu’elle se sentait glisser vers le burn-out. « Le Québec, ce n’est pas le centre du monde. Ça fait du bien d’aller voir ailleurs ce qui se fait. Ça relativise un peu », me dit celle qui vacille depuis longtemps entre colère et espoir.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Portée par la colère qui génère l’action et l’espoir qui permet de s’accrocher, Françoise David, la solidaire politicienne, n’a pas encore dit son dernier mot.
 

D’abord saluée pour son authenticité, il est fascinant de voir la sympathie qu’elle suscite sur son passage. Des inconnus lui sourient amicalement, la remerciant muettement d’avoir consacré sa vie au « bien commun », deux mots qui reviennent aussi souvent que « justice sociale » dans son discours. Personne ne peut être contre la vertu, mais il semble qu’elle dérange autant que la corruption car elle bouscule le statu quo.

 

Posée, rationnelle, Françoise David écoute, discute, argumente poliment mais n’en démord pas. Elle possède ce talent rare d’être en désaccord dans le respect et le non-jugement. Difficile de ne pas abonder dans le sens du diagnostic posé quant aux inégalités, à l’état de l’éducation ou de la planète.

 

C’est au chapitre des solutions que tout semble plus ardu. Et rien ne pourra se faire, selon elle, tant que le mode de scrutin actuel, renvoyant constamment la balle entre deux vieux partis, ne sera pas revu pour favoriser le scrutin proportionnel. « La démocratie est très malade », dit cette fille de cardiologue dont le coeur bat résolument à gauche depuis l’époque où, adolescente, sa mère l’envoyait faire des ménages chez des monoparentales du Plateau-Mont-Royal.

Je milite parce que j’aime le Québec et les gens qui y vivent. Je m’indigne souvent et, vraiment, je pense que cette colère est saine.

« Des batailles, y’en a tellement »

 

Son avis sur une alliance possible avec le Parti québécois — qui sera votée au congrès de Québec solidaire ce week-end —, sur l’arrivée de Jean-Martin Aussant (il réfléchit, me dit-elle), sur les prochains co-porte-parole du parti ? Elle ne jouera pas les belles-mères, un terme qu’elle juge sexiste. « Je ne ferai pas le beau-père non plus ! Je pense que Manon [Massé] et Gabriel font une alliance formidable. Manon a conquis les coeurs depuis deux ans et on a cessé de parler de sa moustache, et Gabriel bénéficie d’un capital de sympathie. Amir reste… »

 

Mais les batailles sont loin d’être gagnées. Des gens aussi combatifs se sont découragés avant elle et m’avouent baisser les bras devant le surplace politique, la lutte environnementale submergée par les intérêts économiques, nos écoles délabrées, le système de santé malade. « Des batailles, y’en a tellement… Les pharmas, les armes, le corps des femmes, la nature qui nous dit : non, vous ne me dompterez pas. »

Ne renonçons ni à ce que nous avons été ni à ce que nous sommes, et surtout ne renonçons pas à nous battre pour ce que nous pouvons encore devenir. Ne renonçons à rien.

Après 40 ans de militantisme, l’ancienne présidente de la Fédération des femmes du Québec refuse d’abdiquer : « Je suis une optimiste inquiète. Ça va franchement mal. Je ne convaincrai personne qu’il n’y a pas péril en la demeure. Mais mes 40 années d’expérience politique me confirment que ce n’est pas vrai qu’il n’y a rien qui change. La syndicaliste Madeleine Parent m’a dit, après 60 années de militantisme, après avoir connu la guerre, Duplessis, la prison, les femmes qui avortent en cachette : “On n’a jamais le droit de se décourager. On finit par marquer des points. On ne sait jamais quand il y aura un momentum.” » L’élément déclencheur est parfois surprenant. Bombardier, ça vous dit quelque chose ?

 

Révolution intranquille

 

Devant notre repas végé (c’est moi qui ai choisi le resto, comme geste politique), je suggère le mot « révolution », une hypothèse qui refait surface de plus en plus souvent chez ceux qui désespèrent de la démocratie et s’en trouvent déçus. Le citoyen lambda se sent bien impuissant face à des enjeux mondiaux comme les paradis fiscaux, les GES, les politiciens à la solde de la haute finance.

 

L’ancienne marxiste-léniniste, elle, n’a rien trouvé de mieux que les partis politiques et espère une révolution des mentalités, de la culture du confort et de l’indifférence. « Bernie Sanders a attiré tellement de jeunes. Il va falloir que ça change. C’est une question de vie ou de mort. Les jeunes descendent dans la rue partout sur la planète. Ils y étaient en Afrique du Sud contre le président Zuma quand j’y étais. »

Je sais le Québec capable d’autres révolutions plus ou moins tranquilles

 

Françoise David n’a pas oublié les carrés rouges de 2012. Elle croit qu’une révolution démocratique est encore possible. « Québec solidaire a toujours visé le pouvoir, dit-elle en redressant les épaules. L’espoir m’habite. C’est une question de santé mentale. Si je me dis qu’en 2050, tout est fini [la date butoir pour empêcher le grille-pain de sauter], je fais une dépression. Nous sommes de plus en plus nombreux à être inquiets, à vouloir que quelque chose change. Tu ne peux pas embrasser toutes les causes à la fois. C’est trop lourd. Mais chacun à notre façon, nous devons transformer la colère en action, nous investir dans notre voisinage, un groupe écologique, l’école, l’économie circulaire. C’est important de le faire, sinon, on n’y arrivera pas. »

 

Quant à la révolution, elle arrivera lorsque les citoyens-yennes seront en bonyen-yenne, que leur sous-sol sera inondé en permanence. « La révolution féministe fut la plus pacifique de l’histoire. Est-elle aboutie ? Non. Aucune révolution ne l’est. »

 

Mais des femmes comme elle ont pu fonder un parti politique grâce aux pionnières. D’ailleurs, elle me glisse qu’elle ressautera dans l’arène, mais autrement. « Ce ne sont pas les offres qui manquent… »

 

Françoise David et moi nous laissons sur le trottoir ; je donne 3 $ au sans-abri et son chien, me disant que les petits gestes ne changent pas le monde, mais que voter est un petit x d’une portée majuscule.

 

Parfois.

Le révolté du merveilleux

Si on veut changer de regard, passer du noir et blanc à la couleur, on va voir le film sur le photographe Robert Doisneau, Le révolté du merveilleux, réalisé par sa petite-fille Clémentine Deroudille. « La désobéissance et la curiosité sont les deux mamelles de ce métier », explique le créateur du Baiser de l’hôtel de ville. L’intelligence, la candeur et le côté malicieux de Doisneau ne nous échappent pas sous le regard tendre de sa descendance. À voir, pour l’humeur française, les archives familiales tenues par ses filles, l’art, les amitiés avec Prévert, Pennac et Sabine Azéma. La beauté est vraiment dans l’œil de celui qui regarde. Et on découvre un humain extraordinaire. En salle aujourd’hui.

Ressorti De colère et d’espoir, le carnet de Françoise David, son programme, un peu sa vie et ses observations sur le terrain qu’elle a arpenté en long et en large. Même si les chiffres datent (2011), rien n’a changé. C’est même pire. Elle souligne que la bataille des gaz de schiste se livre grâce à l’éducation : « Un combat inimaginable il y a 50 ans. Parce que nous étions ignorants-es. Aujourd’hui, on trouve dans ces comités des biologistes, des spécialistes en santé publique, des juristes. L’éducation sert à comprendre des enjeux scientifiques, juridiques, techniques. L’éducation aide à développer des stratégies politiques. Voilà pourquoi elle est essentielle. »

Aimé le best-seller Ne renonçons à rien, du collectif de la tournée Faut qu’on se parle dont faisaient partie Gabriel Nadeau-Dubois ainsi que Jean-Martin Aussant l’automne dernier (de même que sept autres ambassadeurs). Les citoyens semblent avoir des solutions dans ces assemblées de cuisine. La parole au peuple, ça donne des ailes. Et la recherche faite pour les besoins du livre est appréciable aussi. 

Sur la seule question des lobbyistes, on souligne qu’ils auraient augmenté de 36 % au Québec de 2015 à 2016, passant à 3508, soit une trentaine par élu, dont un représentant des minières pour chacun…

Dans ces assemblées conviviales, le souci premier des Québécois (et de loin !) concerne l’éducation. À lire ! Françoise David a beaucoup aimé aussi.

Signé une déclaration d’amour à nos aînés pour briser l’isolement dans lequel se trouve un sur cinq d’entre eux. L’ampleur de la solitude sur la qualité de vie y est même chiffrée. La très belle campagne des Petits frères, « Aimons jusqu’au bout », se déroule jusqu’à la fin juin. Vous pouvez envoyer des petits mots d’amour à nos aînés ici et les appuyer.

Lu ce texte très pertinent d’un étudiant de l’Université Laval, samedi dernier. Pour ceux à qui il aurait échappé : « Contre la suite du monde ».
 

  • Nadia Alexan - Abonnée 19 mai 2017 01 h 06

    «On n’a jamais le droit de se décourager!»

    «On n’a jamais le droit de se décourager!» Madame Davide a raison. On «ne peut pas embrasser toutes les causes à la fois. C’est trop lourd. Mais chacun à notre façon, nous devons transformer la colère en action, nous investir dans notre voisinage, un groupe écologique, l’école, l’économie circulaire. C’est important de le faire, sinon, on n’y arrivera pas. »
    Les gens ne comprennent pas que les avantages que nous avons maintenant et que nous prenions pour acquis, ne sont pas produits sans une lutte acharnée. Que ce soit pour notre système de soins de santé publique, l'égalité homme/femme, le droit à l'avortement, les vacances payées, la journée de travail de 8 heures, la sécurité au travail, les garderies subventionnées, le droit à l'avortement, le droit des LGBT, les droits humains, l'éducation publique et j'en passe.
    Il faut continuer la lutte pour la justice sociale, politique, économique et écologique, si l'on veut survivre sur la terre en harmonie avec la nature. Il faut se débarrasser de l'idéologie de la cupidité! C'est le philosophe, Edmund Burke, qui disait: «Tout ce qui est nécessaire pour le triomphe du mal est que les hommes de bonne fois ne font rien.» La lutte pour «le bien commun» donne un sens à notre vie.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 19 mai 2017 21 h 50

      On ne peut pas se décourager, bien sûr.

      Mais je trouve ce tableau de Josée Blanchette plutôt curieux à l'approche des partielles! Fait-elle l'apologie de Québec solidaire en prétextant faire un portrait de Françoise David?

      J'ai une certaine admiration pour Françoise David, mais le portrait qu'en fait Josée Blanchette n'est pas complètement réaliste. Non Mme David n'est pas toujours en désaccord dans le respect. Lors d'une visite de Wassyla Tamzali, féministe française d'origine algérienne, Françoise David avait pratiquement refusé de parler et avait gardé les bras croisés tout le long de la rencontre alors qu'Amir Khadir avait allègrement parlé avec M. Tamzali. Notamment du voile. Mais on connaît la position de Mme David sur ce symbole sexiste.

      Ce refus de voir le sexisme d'un symbole, qui va jusqu'à un certain aveuglement (volontaire?) face à l'islam politique et un «sexisme de faibles attentes» en s'opposant à l'abolition de la prostitution, me donne l'image d'une femme qui préfère s'agenouiller devant un certain clientélisme («travailleurs-euses du sexe et intégristes religieux) que d'investir dans une réelle égalité des droits pour les femmes.

      Mme Blanchette nous a habitués à un certain favoritisme envers Québec solidaire, où elle contribue à forger un portrait «angélique» de Mme David, mais nous ne sommes pas tous et toutes de cet avis!

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 mai 2017 07 h 21

    … à suivre !

    « Personne ne peut être contre la vertu, mais il semble qu’elle dérange autant que la corruption car elle bouscule le statu quo. » (Josée Blanchette, Le Devoir) ; « Je suis une optimiste inquiète. » (Françoise David, âme de QS)

    Si le monde de la vertu bouscule autant celui du statu quo, l’optimisme de Françoise risque d’inspirer d’éternelles inquiétudes plus dynamiques et progressives que celles du néolibéralisme, de la ploutocratie ou du nihilisme endormant !

    Qu’on soit membre ou selon, qu’on aime ou pas ni Françoise ni la culture-mentalité politiques de QS, ou qu’on soit de gauche, de droite ou du centre, il demeure que l’implication active citoyenne, se poursuivant d’ailleurs-autrement d’autrement-ailleurs, de la-dite fille de cardiologue, Madame David, constitue un bel exemple d’intégrité-solidarité participatives à parcourir, et …

    … à suivre ! - 19 mai 2017 -

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 19 mai 2017 08 h 42

    Françoise David élève les consciences !


    " La démocratie est très malade . " ( Françoise David )

    Ce flagrant constat devrait nous suffire

    pour lâcher prise du ' égo - système '

    et cheminer vers un ' éco - système ' !

  • Raynald Rouette - Abonné 19 mai 2017 09 h 35

    QS et Françoise David, l'histoire d'un dérapage de la gauche


    Je suis d'accord avec Pierre Vadeboncoeur, qui en 2006 écrivait à propos de Françoise David, je site textuellement:

    «Elle offre un bon exemple d'une pensée idéaliste dans les deux sens du mot. Son jugement politique n'est pas très sûr.

    C'est une personne résolue et passionnée pour la défense de ses idées. Mais elle a tendance à prendre ses emballements pour des analyses, et son idéal pour la mesure des contingences. Cela prédispose à entreprendre des actions vouées à servir des idéologies, mais d'une portée pratique douteuse. Ces idéologies sont alors traitées comme des idéalogies. L'idéal, protégé, cultivé, ne cesse alors de survoler les faits.

    Je choisis l'exemple de cette militante, car elle a du relief. En progetant son idéal sur un écran, elle croit que c'est la réalité même. Elle est à la tête d'un parti où l'on semble raisonner de la même façon».

    Il disait aussi: «On ne remplacera pas le PQ et le Bloc par quelque chose qui leur succéderait après avoir contribué à leur chute. C'est de l'illusion pure de croire le contraire et le pire des calculs impolitiques, le plus insidieux d'ailleurs.

    La contestation, loin de se solidariser, se fractionnerait. Une large politique tout simplement serait rompue».

    Pour l'intégral de son texte: Pierre Vadeboncoeur «DÉRAPAGES» L'Action nationale, mai 2006

    Nous sommes en 2017, et son texte est des plus pertinents et d'actualité que jamais!

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 19 mai 2017 10 h 37

      Votre commentaire est plein de lucidité concernant Mme David et QS. Trouvera-t-il écho dans les pages sérieuses du Devoir?

    • André Joyal - Abonné 19 mai 2017 21 h 02

      Qu'en pense qui l'on sait ( son nom commence par M) dont on peut lire ses commentaires très (trop?) souvent?

  • Jean Lapointe - Abonné 19 mai 2017 10 h 17

    Ce sont les gens qui ont le monopole de la vertu qu'inquiètent

    «Personne ne peut être contre la vertu, mais il semble qu’elle dérange autant que la corruption car elle bouscule le statu quo..» (Josée Blanchettte)

    Personne ne peut être contre la vertu mais on peut se méfier des gens qui pensent avoir le monopole de la vérité et de la vertu parce qu'à mon avis cela peut mener aux pires excès. On a vu dans le passé ce à quoi cela a mené.

    Et c'est justement ce qui m' inquiète chez Québec solidaire fondée par Françoise David. Elle n'a pas l'air pourtant de s'en inquiéter.

    C'est ce qui fait que madame David m'inquiète plus qu'autre chose.

    • Ûma Si - Abonnée 19 mai 2017 23 h 34

      ???????????