Demain, il sera trop tard

Un autre Jour de la Terre demain et je réalise que ça fait un bail que je ne vous ai pas parlé de la nature. Celle qui fait pousser les carottes et les pipelines, celle qui échoue les bélugas sur les rives du Saint-Laurent et fait cui-cui dans votre jardin en attendant le râteau. Vous avez peut-être vu le film Demain produit par Cyril Dion et l’actrice Mélanie Laurent, cette ode au petit geste qui engendre des merveilles, ce poème environnemental qui nous offre ce dont l’humain a besoin pour continuer à bricoler sa vie, peinard, en laissant les grands de ce monde s’occuper des « vraies affaires » ; j’ai nommé l’espoir.

Sans espoir, nous ne pourrions pas poursuivre dans le déni ou continuer à penser que Justin est vraiment un cool guy même s’il a la tête dans les égoportraits et les deux pieds coincés dans les sables bitumineux.

Photo: L'Atelier Distribution Films D’une main, nous continuons à subventionner l’exploration et l’exploitation des énergies fossiles et de l’autre, on se fait une petite piste cyclable bordée de vagabondes. Ça s’appelle la dissonance cognitive. Photo tirée du film «Demain», produit par Cyril Dion et l’actrice Mélanie Laurent.

Le petit geste écolo local ne sauvera pas le monde — on s’en doute un peu — mais il nous humanise, nous donne l’impression que nous agissons, permet de s’arrimer. Pendant ce temps, au niveau stratosphérique, le Canada a réduit ses GES de 2,2 % en 10 ans et l’objectif est de -30 % d’ici 13 ans pour maintenir le réchauffement climatique en deçà de 2 °C. Sur le plan international, ce n’est guère mieux, une quarantaine de pays seulement ont fixé un tarif sur le CO2 (87 % des GES n’ont pas de prix).

D’une main, nous continuons à subventionner l’exploration et l’exploitation des énergies fossiles — 500 à 600 milliards $US/an au niveau mondial —, et de l’autre, on se fait une petite piste cyclable bordée de vagabondes. Ça s’appelle la dissonance cognitive ou la schizophrénie, je ne sais trop, j’suis pas psy mais je deviens éco-anxieuse.

Les vraies affaires

Tiens, lundi, j’ai jasé durant deux heures avec « ma » maire, à Austin, dans les Cantons-de-l’Est. Lisette Maillé a vu le film Demain avec sa fille de 17 ans et elle en est ressortie en se disant qu’elle ferait mieux de lâcher la politique pour que les choses avancent vraiment. Ma maire est également présidente du Comité consultatif en développement durable de la MRC Memphrémagog. Des idéaux écolos, elle en cultive non seulement sur sa terre de 200 acres mais sur tout le territoire de son village, 86 km2 du lac Memphrémagog au lac Orford.

Photo: Josée Blanchette Lisette Maillé, maire du village d’Austin, dans les Cantons-de-l’Est, et «austineuse» de longue date en matière écologique. «Si on parlait des vraies affaires, on parlerait d’environnement d’abord.»

« On va se le dire, quand on parle des "vraies affaires" au Québec, on parle d’argent », convient cette politicienne municipale qui sollicitera un troisième mandat l’automne prochain. Même si elle pense que le système capitaliste nous entraîne sur la mauvaise voie, elle croit encore que le mariage de raison entre les deux écos (économie et écologie) serait conciliable si la volonté politique y était. « Il faut se mettre en mode prévention plutôt que correction. »

Ses trois enfants de 17 à 22 ans, moins idéalistes qu’elle, lui ont conseillé de tout lâcher « parce que ça ne sert plus à rien ». Ils ont vu leur mère — traductrice de métier — se démener depuis toujours pour l’alphabétisation ou pour élargir des bandes riveraines de dix mètres (la plupart des municipalités sont à cinq mètres) le long des lacs. Se battre contre certains citoyens opposés même au compostage et contre le provincial et le fédéral dont les normes sont assez peu contraignantes en matière environnementale. Tout cela pour un salaire de 40 000 $ par an.

Depuis 2009, Lisette Maillé a réussi à planter des graines dans son petit village bucolique de 3500 âmes (dont la moitié sont des villégiateurs), à faire protéger les milieux humides, à présenter un plan d’urbanisme durable, à augmenter le Fonds vert, à encourager le détournement de l’enfouissement. Et elle souhaiterait en accomplir bien davantage.

Austin fait d’ailleurs partie des premières municipalités à s’être élevées contre le projet de loi sur les hydrocarbures et à avoir adopté un règlement qui met des bâtons dans les roues aux gazières et pétrolières, nos plus grands émetteurs de GES au Canada.

Touche pas à mon puits !

En décembre dernier, Mme Maillé a déboursé 100 $ de sa poche avec huit autres maires québécois, dont celui de Ristigouche (168 habitants), qui est poursuivi par la pétrolière Gastem — 1,5 million de dollars — pour avoir modifié un règlement municipal concernant la protection de l’eau potable. Les maires rebelles ont fait publier une lettre adressée au ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Arcand, sur le fil de presse CNW.

On peut y lire des mots à cent lieues de la langue de bois comme « diktats », « ronron bureaucratique quotidien », « miroir aux alouettes », « souverain mépris pour le débat démocratique ». La lettre se termine par : « Nous serons aux côtés des citoyens qui feront barrage à l’invasion de nos territoires par les sociétés gazières et pétrolières quand elles oseront s’y présenter. »

La maire « austineuse » est bien consciente que la plupart des politiciens, Justin Trudeau en tête, s’achètent une conscience verte dans les COP, se livrent à des « pavanes de grandes déclarations ». « Ça prend des dérogations pour aller plus loin que le gouvernement sur le terrain. Mais, au final, dit-elle, « put your money where your mouth is. »

Entre la pensée magique et le quotidien confortable, Lisette Maillé ne croit pas seulement aux petits gestes. Il en faudra de grands aussi. La planète ne nous attendra pas. « On pense que ça n’arrivera pas. On croit aux solutions miracles technologiques, ou alors on se dit qu’on investira une fois rendus là. On pellette le problème sur la prochaine génération. C’est honteux et obscène. »

Si Lisette Maillé poursuit en politique, c’est qu’elle sait que demain ne sera peut-être pas si rose pour ses enfants encore verts. Et elle voit plus loin que le prochain mandat électoral : « Moi, je pense aux guerres possibles, aux réfugiés climatiques, aux ressources pour lesquelles on se battra. Les gens de la campagne seront les moins malpris, mais il faut protéger cela. Je pense à ce qu’on va laisser à ces enfants au-delà de l’état de la planète ; de l’espoir, un sens communautaire et des valeurs. Tout ce que je fais, je le fais pour eux. »

Derrière la maire, il y a une mère.

Partir en guerre contre les mythes

Le professeur de physique Normand Mousseau, qui a coprésidé la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, m’a fait faire quelques matinées d’insomnie cette semaine. Son livre, Gagner la guerre du climat, est un coup de gueule rafraîchissant mais qui n’augure rien de bon pour notre avenir, moult chiffres à l’appui. 80 % de la demande énergétique humaine est comblée par les hydrocarbures fossiles. La solution ne sera pas technologique ou scientifique, à son avis, elle sera politique et doit passer par la taxation. Normand Mousseau fait la démonstration par 1+1 = 2 que l’immobilisme et les politiques à courte vue sont les modèles préconisés chez nos élus. Il déboulonne 12 mythes, dont celui de la voiture électrique qui ne nous demande pas un grand effort d’adaptation et aura un impact trop faible (0,1 % de baisse des GES en 2020). L’universitaire parle de rupture dans nos comportements et notre façon de vivre si nous voulons atteindre nos cibles. Pour comprendre les enjeux énergétiques auxquels nous sommes confrontés, un livre essentiel. Son entrevue à RDI Économie ici.

Noté que le film Demain sera diffusé ce soir à TV5, 20 h. À voir ou revoir pour l’espoir et la beauté du petit geste.

Apprécié cet article du journal The Guardian sur le premier ministre Justin Trudeau — comparé à Trump — et son discours hypocrite quant aux changements climatiques et aux barils de pétrole issus des sables bitumineux. La vidéo de Justin qui s’adresse à un rassemblement des membres de l’industrie pétrolière est particulièrement réjouissante ; #ironie. Son image de rock star commencerait à ternir ?

Goûté l’album jeunesse Les mûres d’Olivier de Solminihac et de l’illustrateur Stéphane Poulin. Entre ode à la nature et nostalgie du chalet qu’on quitte à la fin de l’été, non sans avoir fait une dernière cueillette entre amis et rapporté un souvenir de vacances. Délicieuses images. À partir de cinq ans.

Adoré Des couleurs à croquer. 24 recettes végétariennes. Ce livre qui s’adresse aux jeunes leur permet de cuisiner en couleur, vert, rouge, jaune, violet. Une approche ludique et une initiation à la cuisine « durable » qui impacte moins la planète. Sans compter leur santé à court et long terme. Une merveilleuse façon de leur faire apprécier fruits et légumes avec le houmous de poivrons rouges, le smoothie vert printemps ou le gratin d’aubergines. À partir de huit ans.

12 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 21 avril 2017 01 h 22

    et,oui les deux pieds devant,voila les défences de la terre

    l'histoire du monde est pourtant l'histoire des audacieux et des effrontés enfin de ceux qui ont du frond tout le tour de la tete et ce depuis toujours, selon moi croire que l'on peut en venir a bout exige beaucoup de confiance, ce n'est pas le premier Trump que la terre produit, s'ils n'ont pas reussis a nous faire disparaitre c'est que la terre a aussi ses astuces car elle s'est bien que ces matamore ne dure qu'un temps surtout que celui n'est pas jeune jeune, un bon matin nous allons sans doute le retrouver les deux pieds devants

  • Jean Antonelli - Abonné 21 avril 2017 03 h 12

    De père en fils

    Justin Trudeau n'a certes pas l'arrogance de son père, mais il en a toute la suffisance. Cela lui «suffit» à se convaincre du contraire de ce qu'il voit et que le consensus scientifique à l'égard du réchauffement climatique ne cesse de démontrer, preuves qui s'accumulent partout sur la planète à l'appui. Il ne faudrait pas attendre de lui autre chose qu'une image derrière laquelle les grenouilleurs qui regorgent d'argent et comptent bien l'inverstir là où ils feront la joie et la richesse de leurs actionnaires, sans considération aucune du prix que leur cupidité que nous assumons tous, sur cette planète, sans en avoir le moindre bénéfice, et même si leurs propres enfants y respirent. Le VEAU D'OR, cela vous raappelle quelque chose? Il serait injuste par ailleurs de ne blâmer que le pantin qu'est notre «Premier Ministre». Regardez sur l'ensemble de la planère ce qui s'y passe, et vous comprendrez que c'est à la vitesse grand V que nous fonçons dans le mur. L'homme, faut-il le rappeler, est un loup pour l'homme, et rien ni personne n'y changera quoi que ce soit, c'est la dernière des utopies. Nous sommes tous co-responsables de la prochaine extinction, et ce sera probablement la plus salutaire de toutes, puisqu'elle en fera disparaître le grand «irresponsable» qu'est l'être humain. Enfin la nature pourra reprendre ses droits et panser ses blessures profondes, si elle en a encore la force...

  • Jacques Lamarche - Abonné 21 avril 2017 07 h 50

    Les politiques ne sont que des rouages. Ils ne peuvent faire davantage sans risquer le naufrage!!!

    S'il est un mythe qu'il faut crever est bien celui qui laisse entendre que les politiciens sont, comme Justin, les premiers responsables du désastre écologique que court la planète entière! Bien sûr, Justin est un pantin, mais les politiques ne sont que la face cachée du monstre qui sacage la nature. Ils sont impuissants à agir, d'autant que pour se faire élire, ils doivent ne rien dire sur les dangers qui menacent notre avenir! Ils obéissent aux diktats du pouvoir économique, puis promettent des avantages que tous revendiquent!

    Tous les gouvernements sont complices! Tous les citoyens qui votent pour eux également! Il faudrait un grand mouvement révolutionnaire qui embrasse la terre entière. Un grand élan universel pour lutter contre un ennemi que nous refusons de reconnaître, celui des privilèges qui empêchent d'être solidaires de la misère. Cette maladie qui nous habite est nourrie par des démocraties qui nous comblent de fruits, nous garantissent de délicieuses conditions de vie, nous promettent sur terre le paradis si l'on continue à croire ce que la machine dit!

    Pour gagner la guerre du climat, il faudrait que tous les médias, comme Josée Blanchette, mènent contre le capital un impitoyable combat!! Merci, madame!

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 21 avril 2017 09 h 05

    Bande protectrice riveraine

    En 2005, quand j'étais inspecteur municipal en environnement dans une municipalité de la MRC de Memphrémagog, la bande protectrice riveraine était de 10,0 mètres et, quand la pente était plus grande que 30%, la bande protectrice riveraine était alors de 15,0 mètres.

    Dans le territoire zoné «vert» i.e. agricole, c'était une autre histoire. La bande protectrice riveraine était beaucoup moins large. Comme si l'agriculture, par définition, polluait moins que toutes les autres activités sur le territoire. Un privilège au lobby de l'UPA?

  • Nadia Alexan - Abonnée 21 avril 2017 10 h 01

    Honte à nos élus!

    Bravo Madame Blanchette. Vous avez écrit un petit bijou que tout le monde doit lire à la veille de la journée de la terre. Merci pour cette information inestimable. Le fait que «nous continuons à subventionner l’exploration et l’exploitation des énergies fossiles — à titre de 500 à 600 milliards $US/an au niveau mondial,» démontre que nos gouvernements ne sont pas sérieux dans leur volonté de sauver la planète. Honte à nos élus!