Souveraineté: avant qu’il ne soit trop tard

Le sociologue Jacques Beauchemin est inquiet pour le Québec.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le sociologue Jacques Beauchemin est inquiet pour le Québec.

Le sociologue Jacques Beauchemin est inquiet. Dans La souveraineté en héritage, un fort essai aux accents lyriques et dramatiques, habité par l’esprit du grand Fernand Dumont, il constate la fatigue politique et culturelle qui gagne les Québécois et les laisse épuisés devant la lutte nationale à mener. Notre histoire, rappelle Beauchemin, est traversée par « ce sentiment, dont les interprètes se font plus rares aujourd’hui, selon lequel nous avons un destin qui est celui de durer ». Or, note le sociologue, ce sentiment donne des signes d’essoufflement et semble se muer en indifférence.

Depuis la Conquête, nous savions que, pour durer, pour nous « en sortir vivants », nous devions nous battre pour la sauvegarde du français, pour le maintien de notre rapport de force avec le gouvernement fédéral (ou colonial) et entretenir l’idée que nous pouvions « sortir gagnants de la situation défavorable dans laquelle l’histoire nous a placés ». Or, les cinq dernières années ont vu cet élan séculaire s’affaisser.

En 2011, les Québécois tournent le dos au Bloc québécois, pour donner au NPD, « un partisans ancrage véritable au Québec », le mandat de représenter leur nation à Ottawa. En 2012, le Parti québécois, minoritaire, confie à Beauchemin la tâche de préparer un renforcement de la Charte de la langue française. Le Parti libéral du Québec (PLQ) boude la démarche et la Coalition avenir Québec, après avoir fait mine d’y participer, s’y oppose. Les Québécois, eux, se désintéressent de cette affaire. En 2014, ils éliront même un PLQ sans projet autre que gestionnaire et à la réputation entachée.

La tentation de la mort

Beauchemin lit dans ces événements un épuisement collectif quant à notre question nationale. « Il est vrai, écrit-il, que ces choses sont lourdes à porter, et encore plus quand on les a sur le dos depuis deux siècles. Mais notre condition ne nous permet pas de nous en délester. » À moins de souhaiter la mort.

Cette tentation n’est pas absente de notre parcours, caractérisé par l’ambivalence. Depuis le début, nous voulons durer, nous « arracher aux forces de l’endormissement », mais nous cultivons en même temps un « défaitisme foncier ». Nous chantons notre force — nous avons résisté à la disparition dans un environnement hostile —, sans que le sentiment de notre faiblesse nous quitte. Nous oscillons entre « l’éloge emphatique de nos mérites et la critique impitoyable de nos faiblesses ». Notre psyché est déchirée entre le « on est capables » et le « nous n’y arriverons pas ».

L’historien Jocelyn Létourneau voit dans cette ambivalence une vertu stratégique et une des causes de la persistance québécoise. Beauchemin ne partage pas cette lecture. « Il n’y a pas de raison de se réjouir d’avoir été livrés aux tempêtes que l’histoire a déchaînées sur nous et que nous avons traversées sur des radeaux de fortune », réplique-t-il.

Ce qui nous a fait vivre, affirme Beauchemin, c’est la volonté d’être « sujets de nous-mêmes et [de] témoigner de notre existence en tant que peuple ». Notre nation et sa légitimité démocratique ne faisaient pas de doute. La définition de notre peuple se résumait au groupe majoritaire, d’origine française, et à ceux qui s’étaient joints à lui en ayant « le sentiment de communier à cette aventure singulière en Amérique ». Ce « nous », comme le répétait simplement Pierre Falardeau, incluait tous ceux, de toutes origines, qui disaient « nous autres » en parlant des Québécois.

Majorité et diversité

Or, cela aussi s’effrite. Le souverainisme, aujourd’hui, serait devenu suspect, à l’ère où « la démocratie ne s’exprime que dans l’attention portée aux minorités et à l’expression de leur différence ». Nous nommer, revendiquer le droit de la majorité historique (qui reste une minorité en Amérique du Nord) de définir son projet, reviendrait, selon cette tendance, à enlever quelque chose à « l’autre ».

Beauchemin affirmepourtant, sans ambages, que « la majorité franco-québécoise a non seulement le droit, mais aussi le devoir de transmettre cet arrière-plan culturel, historique et éthique qu’elle propose comme monde commun à tous ceux qui sont appelés à bâtir le Québec ». Le projet souverainiste exprime évidemment un rapport à l’histoire, à un « nous » majoritaire, mais il est pleinement compatible, comme d’autres projets nationaux, avec « un idéal démocratique sensible à la diversité ». Refuser de reconnaître cela condamnerait d’ailleurs toutes les souverainetés nationales.

L’argumentaire souverainiste fondé sur l’évaluation des avantages et des inconvénients du projet a atteint sa limite, écrit Beauchemin. Désormais, la question à laquelle il nous faut répondre est la suivante : avons-nous « la volonté qu’il faut afin de devenir le sujet politique autonome que nous devrions être au bout de deux siècles et demi de méditations sur nous-mêmes » ? Avons-nous la volonté « d’appartenir autrement à l’Amérique » ?

Le temps presse, clame Beauchemin dans cet essai animé par un profond sens de l’histoire, une vive lucidité quant au présent et une espérance inquiète. La fatigue n’est pas un projet : ou on s’endort ou on la surmonte dans un sursaut vital. Qui veut vivre ?

La souveraineté en héritage

Jacques Beauchemin, Boréal, Montréal, 2015, 176 pages

15 commentaires
  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 20 juin 2015 05 h 35

    Un projet de société volé

    En 1995 il y a le référendum sur la souveraineté du Québec qui se termine 50.58% pour le camp du "NON" et 49. 42% pour le "OUI" avec le camp du "Non" financé illégalement.
    Avec des dépenses illégales du camp du "NON" pendant la campagne référendaire, suivi de la commission Grenier qui le confirme, mais qui interdit à jamais la publication de ses conclusions, les Québécois se sont fait voler le référendum.
    L'épuisement collectif des Québécois vient du fait que ses adversaires utilisent des moyens subversifs pour contrer ses ambitions de devenir souverain.
    Pourquoi le gouvernement fédéral ne veut pas laisser aller le Québec, pour les 54 milliards que le Québec fait parvenir à Ottawa tous les ans, en retour d'un petit 15 milliards en péréquation.
    Les Québécois sont fatigués de se battre contre des tricheurs. (voir la commission Grenier, même ce juge Grenier ne veut pas dévoiler les tricheries du fédéral et voir aussi les reportages de Lester et Philpot)
    La commission Gommery, la déclaration de Jean Chrétien, premier ministre du Canada, "j'étais en guerre pour ne pas perdre mon pays" une des raisons de la tricherie.

    L'avocat "Rocco Galati" de COMER, (Committee on Monetary and Economic Reform) "Comité pour la réforme économique et monétaire"
    déclarait récemment dans une courte interview que: "le Canada vit sous un régime de dictature déguisé en démocratie"

    Voilà le pourquoi de la fatigue des Québécois.

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 juin 2015 11 h 02

      Le Canada nous vole sans doute, mais il ne faut pas oublier que le gouvernement fédéral dépense au Québec de multiples manières. En anlysant tout en détail, Stéphane Gobeil (Un gouvernement de trop) était arrivé à une perte pour le Québec de deux milliards, pas de 39 milliards. Et ce calcul n'est véritablement valable que pour l'année fiscale en question.

      Tout ce qui est exagéré est insignifiant.

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 juin 2015 11 h 04

      Extrait de mon blogue:

      «Avant le prochain référendum, je crois que le mouvement souverainiste a devant lui deux missions importantes et trop longtemps négligées. Premièrement, on doit reprendre le travail de Stéphane Gobeil et documenter, année après année, en remontant aussi loin que possible, l'interfinancement fiscal entre le Québec et le reste du Canada. Trop souvent, l'argument de la péréquation ou de l'assurance-emploi fait taire tout discours souverainiste sur le plan économique, et l'Institut de la statistique du Québec a tourné il y a quelques années les coins très rond en _imputant_ les dépenses fédérales au Québec selon une simple règle de trois. Si l'on arrive à prouver que le Québec perd à rester dans le Canada, il suffira en campagne de répéter inlassablement LE chiffre pour gagner des points.

      Il faudrait d'ailleurs accomplir ce travail avant la prochaine élection fédérale, alors que le Bloc québécois a encore un pied dans la place. Pas besoin d'être au pouvoir pour colliger et analyser des données financières.»

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 22 juin 2015 19 h 09

      Ils nous disent que les francophones ne sont pas de bons en affaires.

      However cependant, il n'est pas difficile de comprendre que si le Québec etait déficitaire pour le Canada, ils ne garderaient pas le Québec dans leur fédération, parcequ'eux sont bons en affaires.

      Si le Canada dépense au Québec comme vous le dites M. Auclair, c'est notre argent qu'il dépense, nos impots et nos taxes et pas seulement au Québec mais partout dans toute les provinces.
      Les milliards de l'informatique canadien, les milliards du régistre des armes à feu, les milliards de l'assurance emploi qu'il dépense partout sauf au Québec. On pourrait en jaser encore et encore.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 20 juin 2015 07 h 44

    … le peuple !

    « Or, les cinq dernières années ont vu cet élan séculaire s’affaisser. » (Louis Cornellier, Le Devoir)

    Vraiment ?

    De cet élan s’y affaissant, ou de « ce sentiment (…), selon lequel nous avons un destin qui est celui de durer » (A), il est bien d’apprécier que, des indices relevés par l’auteur, certains autres, tout aussi importants et provenant de la « société libérale duplessiste » auraient comme affecter le sens de lien et d’appartenance de ce sens, dont celui rattaché à l’histoire-mémoire de l’Enfance de Duplessis-Léger (déracinement identitaire ou patriotisme québécois souterrain ?), cherchant à demeurer en-vie !

    De ce sens de lien sans attache, on-dirait que Québec « semble » poursuivre ce genre de route où il demeure comme osé ou inutile de se voir et se reconnaître d’une même source familiale, habilitée à construire, ailleurs ou autrement et avec fierté, son tronc généalogique, son arbre et …

    … le peuple ! - 20 juin 2015 -

    A : Jacques Beauchemin, sociologue-professeur, UQÀM.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 20 juin 2015 11 h 41

      "auraient comme affecter", lire : "auraient comme affecté" (nos excuses)

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 20 juin 2015 08 h 59

    Autre chose

    Beauchemin a mis le doigt sur quelque chose de profond en nous. Cette ambivalence qui provient de nos origines.

    Sortis d’un système monarchique français oppressant, nos ancêtres ont pris le bois afin d’enfin respirer l’air de la liberté des grands espaces infinis et de l’horizon sans limite. Rien n’était trop loin ou trop dangereux. La seule limite était celle de la force et de la volonté de ces hommes et ces femmes libérées du poids d’un autre. Qu’on «raconte» notre histoire comme on veut, cette particularité est indéniable et traverse tous les récits. Ils étaient déchainés.

    Vous me relancerez peut-être en me targuant de romantique, mais arriver quelque part devant une forêt indomptable, y imaginer une ville et la bâtir de ses propres mains; on est soit esclave ou vaillant. J’opte pour le deuxième.

    D’un autre côté (et c’est là tout le dilemme), ces pionniers ne voulaient pas «prendre charge». Sortis d’un système hiérarchisé genre moyenâgeux, ils et elles ne voulaient pas le recréer ici, maintenant «chez-eux». Y a bien eu les curés qui ont essayé de rassembler leurs «brebis», mais sauf les dames à qui ils ont juré qu’à l’intérieur des murs de l’église elle ne vieillissait pas, les hommes fumaient sur le parvis en attendant de retourner trapper pour arrondir leurs fins de mois. Sauf pour les marchants plus sédentaires (qui volaient tout le monde), le canayen était libre de ses mouvements et il en profitait allègrement.

    Aujourd’hui, depuis les années 60, on nous demande de «prendre charge», d’être «responsable» de notre avenir collectif. Mais… ça ne prend pas. À d’autres les responsabilités débilitantes. L’âme de ce peuple n’en a rien à foutre. Les jeunes d’aujourd’hui revivent sans s’en rendent compte de la même poussée d’indépendance personnelle que leurs ancêtres : «Foutez-nous la paix avec vos organismes organisés, nous… on prend le large !» L’âme n’est pas morte, elle n’est tout simplement pas encore «domptée».

    PL

  • Louis Lapointe - Abonné 20 juin 2015 16 h 32

    L’illusion de la majorité

    Nos interminables débats constitutionnels nous ont amenés à croire au fil des années que le Québec était une société distincte ou peut-être même une nation au sein du Canada uni sans pour autant que cela ait un iota de conséquences juridiques. De faux débats qu’entretiennent à dessein nos élites politiques et qui ne font qu’ajouter
    à la confusion qui règne au sujet de l’identité des Québécois, alors qu’il s’agit d’abord d’une question de souveraineté.

    Il n’y a pas de majorité française en Amérique parce qu’il n’y a pas de pays pour l’accueillir.

    Sans l’accession à l’indépendance, sans pays, les Québécois ne pourront jamais constituer une majorité à l’intérieur du Canada.

    Le Québec n’est pas une nation, c’est une province du Canada. Dire le
    contraire est un mensonge, une absurdité et une insulte pour
    l’intelligence.

    Tant que les Québécois n’auront pas accepté leur sort de minorité
    en péril, ils n’auront aucun intérêt à faire l’indépendance. On comprend
    dès lors pourquoi cet interminable débat sur l’identité ne connaît jamais
    de conclusion. Il favorise le statu quo.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 21 juin 2015 10 h 02

    «La «bien-pensance» suscite et alimente l'autophobie»

    J’aime beaucoup cette phrase :

    «Le souverainisme, aujourd’hui, serait devenu suspect, à l’ère où « la démocratie ne s’exprime que dans l’attention portée aux minorités et à l’expression de leur différence ». Nous nommer, revendiquer le droit de la majorité historique (qui reste une minorité en Amérique du Nord) de définir son projet, reviendrait, selon cette tendance, à enlever quelque chose à « l’autre ».

    En fait, si je me permets un jugement, qui irritera les obsédés de la bien-pensance, je dirai que mes réflexions personnelles m’amènent, comme beaucoup d’autres personnes, à penser que la crainte du racisme, de la xénophobie, de l’ethnocentrisme, de l’islamophobie (et de beaucoup d’autres «phobies») amène de nombreux Québécois à presquement se mépriser eux-mêmes et à sombrer dans ce que d’aucuns ont appelé et appellent «l’autophobie». L’autophobie entraîne de mépris de soi-même et la haine de soi-même.

    La «correctitude», politique, idéologique et intellectuelle, a engendré un univers québécois dans lequel on utilise, immodérément, les concepts de la bien-pensance, du «vertuisme» et du gnangnan.

    Un peuple qui s’auto-méprise et qui craint, presque en permanence, de passer pour «raciste» et discriminatoire ne peut pas aller très loin.

    Je pourrais en dire plus. Ma santé déficiente stoppe mon élan.

    Intéressant texte de Louis Cornellier.

    Le livre de Jacques Beauchemin semble stimulant et intéressant.

    Jean-Serge Baribeau, socioloogue des médias