Il est minuit trop tard

Dans ma famille, les hommes comme les femmes étaient tous des pêcheurs heureux. Nous habitions la ville, mais les quelques semaines de vacances familiales consacrées à découvrir la campagne, la beauté de ses cours d’eau et de ses lacs, avaient fait de nous des amateurs de pêche heureux et comblés. On m’a répété si souvent qu’il fallait prendre soin de l’eau, ne rien jeter dans le lac et même ne pas pêcher pour le sport mais seulement pour se nourrir. C’était la seule raison qui justifiait de prendre du poisson.

J’avais 10 ans quand j’ai eu la permission d’aller à la pêche toute seule avec ma soeur, sur le lac des Deux-Montagnes. Un oncle nous avait installé une petite table basse pour que nous puissions nettoyer nos poissons nous-mêmes avant de les rapporter à la maison pour le souper. Un vrai bonheur que je n’ai jamais oublié.

Beaucoup plus tard, je me suis retrouvée à Paris. J’ai passé des heures à regarder des Parisiens installer leur canne à pêche et la lancer dans les eaux de la Seine. J’avoue que ça me faisait rire, car je n’ai jamais vu un poisson sortir de là et je me demande encore quelle sorte de poisson aurait pu survivre à la qualité de l’eau qui coulait sous les ponts. Les pêcheurs ne prenaient rien, mais ils étaient heureux.

Le message des spécialistes du climat avait commencé à changer de ton. Ils lançaient des appels à tous les gouvernements, leur prédisant des situations qui n’iraient qu’en se dégradant si rien n’était fait. Je les ai entendus dire qu’il y avait urgence. Ils affirmaient que nous étions à « minuit moins cinq » d’une véritable catastrophe à laquelle il serait impossible d’échapper. Bien sûr, rien n’a changé. Le monde n’avait pas envie de se priver de quoi que ce soit. Pas question de réévaluer le mode de vie que le monde entier nous enviait.

En 2015, les appels désespérés des spécialistes ne sont toujours pas pris assez au sérieux. Il y a bien quelques petits efforts consentis dans certains coins de la planète, mais dans l’ensemble, nous continuons de penser que toute cette inquiétude est très exagérée, que la planète a survécu à bien pire à travers le temps et qu’elle ne nous laissera pas tomber.

On voudrait bien respirer de l’air pur, mais on tient d’abord au confort avant tout, quel que soit le prix à payer. En fait, ce qu’on répond à ceux qui nous disent de prendre garde, c’est plutôt « après moi le déluge ».

Il y a des gens de bonne volonté. Il y a ceux qui recyclent et les autres qui s’en foutent. Il y a ceux qui abusent des pesticides et ceux qui en trouvent dans leur assiette. Il y a ceux qui vont à la pêche et qui jettent leurs canettes de bière dans l’eau du lac. Il y a même ceux qui font du voilier et jettent leurs ordures dans l’eau de la rivière ou du fleuve quand personne ne les observe.

La nature, elle, se lamente. Elle est en souffrance. Il n’y a que ceux qui ne veulent pas voir qui ne voient rien. Les abeilles sont en grand danger, les animaux sont maltraités, certains s’amusent même à assassiner des chats, quand ce n’est pas leur petit dernier-né qu’on « brasse » à mort. La pollution de l’air rendrait-elle fou ?

Le pétrole et l’argent mènent le monde. D’immenses conteneurs de pétrole vont sillonner le Saint-Laurent, si on laisse faire. Des tuyaux immenses vont traverser les champs et les rivières pour porter le pétrole bitumineux à l’étranger. Les tremblements de terre récents sont-ils plus nombreux et plus meurtriers qu’auparavant ? Les volcans veulent-ils nous lancer un message en reprenant du service un peu partout dans le monde ? Sommes-nous sourds et aveugles ? Votre réponse est aussi bonne que la mienne.

 

À la réunion du G7 il y a quelques jours, des chefs d’État auraient, paraît-il, réalisé qu’ils ne pourront pas continuer de chanter « Tout va très bien, Madame la Marquise ». Monsieur Harper, qui n’a jamais été un ami de la planète et qui a pris toutes les mauvaises décisions en isolant le Canada face à tous les autres pays du monde depuis des années, aura-t-il enfin compris que ses choix vont nous faire de plus en plus mal ? Où est-ce que le pétrole de l’Alberta lui dictera toujours sa conduite ?

C’est à Paris, en décembre prochain, lors de la grande rencontre sur l’état de la pollution dans le monde, que nous saurons la suite de l’histoire. Je pense que notre vie est entre les mains de ces gens-là et honnêtement, comment pourrait-on s’y fier ? Que ferions-nous s’il était « minuit trop tard » ?

12 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 12 juin 2015 03 h 21

    Une nouvelle épidémie

    On ne refait pas le monde, avez vous deja vu des gens vouloir le bien de l'humanité, moi pas aussi loin que je me rappelle ce sont toujours les intérèts qui l'ont emportés, pourquoi ce serait différent, pour moi la pollution c'est comme la lèpre seul l'usure peut en venir a bout avec les conséquences que l'ont connait, un jour l'épidémie s'arrete d'elle même n'ayant plus de chairs a se nourrir, ceux qui restent feront partis de la nouvelle humanité et dans leur chair sera inscrit un nouveau paradyme, mais ne sautons pas les étapes nous n'en sommes pas la, nous n'en sommes qu'au début de la nouvelle épidémie

  • Luc Pépin - Abonné 12 juin 2015 07 h 34

    Une autre sonnette d'alarme...
    Excellent texte !

    • Yves Corbeil - Inscrit 12 juin 2015 13 h 43

      Les dégâts du pétrole dans le monde, aller voir les images sur google et dites moi que vous avez confiance que ça ne se produira pas chez nous.

  • François Dugal - Inscrit 12 juin 2015 08 h 29

    Démocratie

    Que fait-on quand une majorité d'électeurs, guidés par une pub omniprésente, veut du "gaz pas cher" pour leurs VUS grand format?

    • Yves Corbeil - Inscrit 12 juin 2015 13 h 36

      La démocratie c'est pour le petit peuple, le système monétaire est le mantra du 1% qui sont au dessus de toutes les lois et chartes qu'ils ont crée pour les petits peuples. Le profit sans égard à tous le reste, les humains et l'environnement.

  • Claude Smith - Abonné 12 juin 2015 08 h 36

    Et au Québec ?

    Il va falloir que la société civile se mobilise car le gouvernement actuel est en train de nous faire avaler la couleuve de l'exploitation pétrolifère en mettant sur pied des
    BAPES au mandat limité avec le résultat que le pétrole de l'Alberta va couler à flots dans notre belle province et que cette exploitation va se juxtaposer à celle qu'il veut faire au Québec même. En d'autres mots, nous allons avoir du pétrole jusqu'au cou
    ce qui n'aidera en rien la transition aux énergies renouvelable.

    Claude Smith

    • Yves Corbeil - Inscrit 12 juin 2015 13 h 40

      Quand on pourra plus habité ici parce que l'eau potable première nécessité sur terre sera contaminé on va déménagé ou. On-t-il prévu des camps de réfugier de l'eau pour les Québécois nos dirigeants qui pense à toutes les vraies affaires.

  • Hélène Routhier - Abonné 12 juin 2015 09 h 07

    Aimer assez

    Madame Payette, merci pour ce beau texte. Je suis actuellement à Gaspé, à prendre le café devant la baie toute embrumée, en vacances de pêche au saumon. Lire les articles sur Bellesdunes ce matin m'habite de tous ces territoires magnifiques parcourus de Montréal à Gaspé, de ce fleuve tranquille, de toutes ces terres, toutes ces rivières. Je me demande si un tour de territoire, une journée sur une rivière à saumon, une marche sur les grèves, allumeraient le coeur de ceux qui ne les aiment pas assez; parce que je crois que pour imaginer faire passer tout ce pétrole ici, il faut ne pas aimer assez. Hélène Routhier, Montréal-Gaspé