Souvenirs de la Bibliothèque rose

C’est une édition de 1904 — un exemplaire qui aura vécu plus longtemps que chacun de mes grands-parents… — des Malheurs de Sophie, par « Mme la Comtesse de Ségur née Rostopchine », qui m’a rappelé, alors que je l’empochais, mes lectures enfantines des Bibliothèque verte et rose.

Les caractères dorés vieillots, embossés dans la couverture de tissu rouge, encadrés de fioriture, semblent venir d’une galaxie très, très lointaine de celle de la police maintenant utilisée sur le site Internet multifluos de ce qu’est devenue cette désormais historique collection pour enfants.

Fantômette et les Quatre As y ont été remplacés par des prépensés Pokémon, Star Wars et autres héros de Marvel et Disney, comme si le livre ne pouvait intéresser que dérivant d’écrans pétaradants, d’effets spéciaux et de sabres laser.

Comprendre la Comtesse

J’ai relu les Malheurs, donc, quelque trente ans plus tard.

J’ai été surprise par la longueur — 246 pages bien découpées en feuilletons indépendants, en historiettes d’une dizaine de pages pour courte attention.

Je me souvenais de la torture de la poupée, mais de rien de plus — est-ce parce qu’à l’époque, et quel âge pouvais-je bien avoir ?, je n’avais pas dépassé le premier chapitre ?

J’ai été étonnée surtout par l’univers de la petite Sophie : cette infante plus qu’enfante, presque cinq ans, qui a sa propre bonne, habite avec sa mère dans un château éloigné du Paris où son père travaille, commence à apprendre le petit point pour devenir bonne fille, se fait offrir pour récompenser huit inhabituels jours de sagesse un âne et une charrette (après avoir pourtant mené à leur mort de manière involontaire, mais stupide un écureuil, un chat, un oiseau, une tortue...), celle qui reçoit « le fouet de la bonne manière, et il faut avouer qu’elle le méritait », navigue dans un univers que je ne réalisais pas, gamine lisant, si éloigné, à tant d’années-lumière, du mien.

Un univers qui est celui de l’étrange héroïne que fut elle-même, on le comprend en survolant sa bio, Mme de Ségur Rostopchine.

Et je comprends maintenant Sophie, est-ce un signe de sagesse ?, de sauter si aveuglément de désobéissance en désobéissance.

D'un âge à l'autre

Avant la Bibliothèque rose, je me souviens surtout de la Jiji de Ginette Anfousse, de son ami Pichou le bébé-tamanoir-mangeur-de-fourmis-pour-vrai, et du décor soixante-dixard-sur-LSD de sa maison. Je les soupçonne, bien qu’on les oublie plus volontiers, par La chicane et La petite sœur, d’avoir préparé ma génération à manger Passe-Partout en plein cœur.

Je me rappelle aussi de Marmouset, très français, et de Titou et Miquette qui se mettaient nus pour jouer au papa et à la maman.

Comment étais-je passée de ces albums de dix pages tout illustrées en couleur au roman de 200 pages somme toute serrées de la Bibliothèque rose ?

Ai-je oublié des titres, ou fallait-il alors sauter des marches si l’on voulait continuer à lire ?

Les enfants d’aujourd’hui sont heureusement mieux accompagnés, devant plutôt apprendre à naviguer dans une manne d’ouvrages en tous genres et tous niveaux.

J’ai terminé ma lecture, qui aura suffi à détendre assez les coutures des in-octavo pour que le livre risque maintenant le démembrement chaque fois qu’on le feuillette. Je crains de redéposer ces Malheurs dans le froid de la biblio d’hiver, mais je ne sais si j’aurai encore envie de relire dans quelques dizaines d’années, quand les voitures se conduiront toutes seules et que nos lunettes proposeront une réalité augmentée, ces contes qui sembleront alors définitivement extraterrestres.

En attendant de trouver que faire de ce bouquin qui me semble, je le vois par ces tergiversations, précieux, je vogue sur les mémoires de mes toutes premières lectures, sans comprendre encore la magie développementale qui fait qu’on puisse passer de Georges Chaulette à Pascal Quignard, de la Comtesse à Elena Ferrante, de Minimôme à Carole David.

Et vous, que lisiez-vous tout petit ?
2 commentaires
  • Geneviève Dubreuil - Abonné 10 janvier 2017 09 h 36

    Oui-oui!

    C'est vrai qu'il y avait moins de choix pour les lecteurs débutants, mais il y avait heureusement les petits romans de Oui-oui le pantin et de son copain Potiron, de la prolifique Enid Blyton, dans la Bibliothèque rose. C'est ce que j'ai lu avec un immense bonheur au cours de ma première année du primaine. Pour faciliter la lecture des débutants, il y avait environ 20 lignes par page! Que de beaux souvenirs ;-)

  • Magda Sayad - Abonnée 12 janvier 2017 17 h 35

    Beaux souvenirs...

    Je garde un beau souvenir de mes lectures d'enfant... J'ai initié les filles d'un ami, il y a déjà 35 ans et elles aussi se sont bien amusées...