L’essayiste Alain Deneault tend l’oreille sur le pouvoir tentaculaire des multinationales

La raffinerie Total de Donges, dans l’ouest de la France
Photo: Jean-Sébastien Évrard Agence France-Presse La raffinerie Total de Donges, dans l’ouest de la France

Il y a de l’énigme dans le commentaire. En 2015, dans la foulée de révélations sur l’utilisation record de pesticides dans les campagnes du Québec cette année-là, l’ex-ministre de l’Agriculture Pierre Paradis lance alors à la volée dans les couloirs du parlement : « Monsanto et les autres de ce genre : ils sont encore plus puissants que le gouvernement du Québec. »

 

Plus puissant ? Au-dessus du pouvoir des États ? La formule relève de la percussion pour appréhender ici l’influence démesurée des grandes multinationales de l’agroalimentation sur les régions rurales du Québec. Entre autres lieux d’influence.

 

Finances, ressources naturelles, services, alimentation… les activités de ces grands groupes qui approvisionnent, divertissent, nourrissent, équipent, font travailler le monde ne tiennent plus seulement du simple fait économique et de la gestion d’actifs par des individus dans une sphère privée. Ces multinationales sont devenues aujourd’hui des pouvoirs à part entière qu’il est urgent de scruter sous cet angle pour mieux pouvoir y faire face, estime le philosophe et essayiste Alain Deneault, qui frappe une nouvelle fois sur le clou de nos aliénations collectives avec De quoi Total est-elle la somme ? (Écosociété), essai sur les « multinationales et la perversion du droit ». Le bouquin puise son carburant principal dans une étude exhaustive du discours et des activités du géant pétrolier et gazier transnational Total, ancienne Compagnie française des pétroles (CFP) fondée en 1924.

 

« Les multinationales nous placent face à un pouvoir d’un type nouveau qui n’a pas de contre-pouvoir », constate l’homme joint au téléphone il y a quelques jours à Paris. Il est directeur de programme au Collège international de philosophie. « Il serait intéressant d’ailleurs que le milieu journalistique, de manière intégrée, inscrive ces pouvoirs parmi ceux qui font l’objet d’une couverture quotidienne, pas seulement sous l’angle économique, mais sous l’angle politique. Si l’on citait aussi souvent les présidents de ces multinationales que le premier ministre, on aurait sans doute une compréhension plus nette de leurs pouvoirs qui façonnent la vie sociale », les politiques publiques, les relations internationales…

 

Remède au cynisme ?

 

Écouter la voix des multinationales pour comprendre la guerre en Syrie, pour saisir l’acharnement de Donald Trump sur Obamacare ou encore décoder avec acuité les investissements de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) dans les infrastructures permettant d’envoyer le pétrole des sables bitumineux vers les marchés d’exportation — Total aurait usé de son pouvoir pour influencer cette décision, dit Alain Deneault —, et bien plus encore. Voilà l’appel que lance l’universitaire, auteur de Noir Canada et de Paradis sous terre, paradis fiscaux : la filière canadienne (Écosociété). Voilà aussi le remède qu’il préconise dans un présent qui se cherche afin de combattre non pas le cynisme du citoyen, mais plutôt son découragement.

 

« Ce citoyen est découragé face au pouvoir en place parce qu’il est déboussolé, dit Alain Deneault. Il ne sait plus où est l’adversaire. Or, pour le trouver, cet adversaire, il faut commencer par cartographier convenablement les pouvoirs, y compris ceux des multinationales. Nous sommes dans un jeu où le politique est désormais dominé par les intérêts industriels et commerciaux plutôt que l’inverse », et Total fait à elle seule la somme de ces nouvelles et nombreuses influences, estime-t-il.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L'essayiste Alain Deneault
 

Constituée de 882 sociétés consolidées dans 130 pays, dont le Canada, Total est ce genre de multinationales fragmentées dans plusieurs législations, sans qu’aucune de ces législations ne puisse vraiment être capable de l’encadrer dans le tout du groupe qu’elle constitue. Cette nature propre aux entités transnationales leur permet d’avoir le dessus sur les États dans lesquels elles ont leurs activités. Elles peuvent ainsi mettre les États en concurrence les uns contre les autres, s’ingérer, s’immiscer et se substituer aux pouvoirs des États, au gré des besoins et des conjonctures, estime le philosophe.

 

« Comploter, coloniser, collaborer, corrompre, conquérir, délocaliser, pressurer, polluer, vassaliser, nier, asservir et régir. Douze verbes permettent de résumer la façon qu’ont eue, au XXe siècle, des multinationales telles que Total de s’affranchir des régimes contraignants des États de droit afin de les contraindre, eux, à leur tour, à un univers commercial les liant à l’échelle mondiale », écrit-il, tout en ajoutant que ce qui vaut pour Total vaut aussi pour United Fruit Company, Apple, Monsanto, Bayer et les autres qui profitent, pour agir sans crainte d’être trop questionnés, d’une pensée politique collective héritée d’une autre époque, celle où le pouvoir était l’apanage de l’État seulement.

 

« Il faut changer le discours sur les pouvoirs, estime M. Deneault. Mais je reconnais que c’est ce qui demande le plus d’énergie, c’est ce qui est le fait d’une minorité intense actuellement, d’une avant-garde, mais qui doit continuer à faire valoir les choses, sans espoir d’avoir des résultats immédiats, mais dans la perspective du temps long de l’histoire » à l’origine des changements, des évolutions, des mutations… Et il ajoute : « En plus d’un siècle, les multinationales ont transformé leur position de principe en réalité historique. Ces réalités, si elles se font, elles peuvent aussi très bien se défaire. »

La note québécoise de Total

Les héritiers de Paul Desmarais (1927-2013), la plus riche famille du Québec, auraient un mot à dire dans la gestion de la société pétrolière Total, la plus importante entreprise de France et la cinquième d’Europe. Voilà l’élément québécois du livre De quoi Total est-elle la somme ? d’Alain Deneault. Ceux qui croient au pouvoir magique de l’argent pourront bien rêver à la revanche de l’histoire sur l’abandon en 1763 du Canada par la France.

 

Évidemment, Deneault, critique virulent et très documenté du capitalisme, n’est guère tenté par un romantisme historique aussi échevelé. Il n’en reste pas moins que la présence des Desmarais dans l’histoire de Total, cette multinationale française active dans plus de 130 pays, permet de saisir de façon concrète la force tentaculaire d’une entreprise qui se joue du droit et qui en arrive à le pervertir en influençant la géopolitique planétaire sans que cela paraisse trop.

 

En prenant l’exemple de Total, Deneault réussit à rendre moins impénétrable le réseau de tant d’autres multinationales en décelant une importante imbrication québécoise dans le phénomène si complexe de la mondialisation. Ami du principal actionnaire de Petrofina, Albert Frère (né en 1926), l’investisseur Paul Desmarais s’est associé à cet homme, le plus riche de Belgique, lors du rachat en 1999 de Petrofina par Total.

 

Leur partenariat est ainsi devenu la participation d’individus la plus déterminante dans le contrôle de la multinationale française. Le pénétrant Deneault va jusqu’à écrire : « Ils en sont de fait les patrons. » Il rappelle que Total et la Financière Power des Desmarais entraînent dans leur orbite la Caisse de dépôt et placement du Québec.

 

N’échappe pas à leur cupidité l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta, baroud d’honneur du capitalisme polluant.
 

Michel Lapierre

De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit

★★★ 1/2

Alain Deneault, Écosociété/Rue de l’Échiquier, Montréal/Paris, 2017, 440 pages. En librairie le 13 mars.

  • Hermel Cyr - Abonné 11 mars 2017 13 h 27

    La philosophie telle qu'on l'aime

    Alain Deneault est un modèle de ce que doit être un intellectuel engagé, qui ose se mouiller et sortir des douillettes tours d'ivoire que le système universitaire tend à ériger.

    Il est un des penseurs les plus signifiants et pertinents du Québec actuel. Un de ceux qui pose avec le plus d'à-propos les questions politico-économiques qui concernent notre société du 21e siècle.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 13 mars 2017 10 h 33

      Tout à fait! Je ne saurais mieux dire.

  • Nelson Dumais - Abonné 11 mars 2017 15 h 05

    David contre Goliath

    Ferrisson a eu le privilège de rencontrer M. Deneault en décembre dernier. Lors de cette entrevue, disponible à http://ferrisson.com/alain-deneault/, il nous explique son parcours et comment, de fil en aiguille, il s’est intéressé aux paradis fiscaux, au pouvoir des multinationales. Au moment de l’entrevue, il avait terminé la rédaction de son dernier livre «De quoi Total est-elle la somme?» et il effleure les questions abordées dans ce livre. À voir!

    Darisse Bellavance

  • Daniel Bérubé - Abonné 11 mars 2017 16 h 22

    Merçi Mr. Deneault

    De nous apporter une lumière sur "ce système" comme vous dites incompréhensible pour le citoyen moyen.

    C'est un peu comme le monde de la consommation qui a permis à ces entreprises d'atteindre une telle ampleur et une telle puissance. Es-ce seulement la diminution de la consommation en tant que tel qui pourra les affaiblir ? Car elles sont devenues d'une telle ampleur en achetant progressivement des concurents, éliminant ainsi lentement la compétition et se donnant une puissance économique énorme, faisant en sorte que si un compétiteur trop fatiguant se présente, elles pourront au besoin vendre "à perte" assez longtemps pour que le concurents abandonne et se laisse acheter, se donnant ainsi un pouvoir toujours plus grand. Et ces entreprises n'ont qu'à faire quelques promesses aux hommes politiques de certains pays afin qu'ils modifient leurs lois, et ils viennent ainsi de créer une compétition commerciale et industrielle non pas entre compagnies, mais entre gouvernements de différents pays, qui seront prêt à ce moment OFFRIR des abris fiscaux, des subventions, des crédits d'impôts, et ce, avec la technologie d'aujourd'hui, pour ne créer que quelques emplois permanents seulement.

    Nous aurions besoins de plusieurs Québécois comme vous ! Voir même comme membre informateur avec les nouvelles politiques nécessaire afin de mettre fin à ce système qui, s'il n'est pas arrêté, mènera l'humanité à la perdition, car ces multinationnales ne se soucient guère de toute forme de durabilité (développement durable). Les SEULES valeurs existantes pour eux sont les profits à très court terme. Point. Il faut même s'attendre à ce que ces compagnies, après avoir par exemple détruit l'environnement d'un milieu, offre des contrats pour le reconstruire !

  • Nadia Alexan - Abonnée 11 mars 2017 22 h 13

    Félicitations à Alain Deneault, notre Don Quichotte québécois!

    C'est merveilleux qu'Alain Deneault, notre Don Quichotte québécois, vise cette fois-ci la corruption des multinationales. Après qu'il nous a réveillés au problème des paradis fiscaux, il s'attaque maintenant au pouvoir démesuré de ces conglomérats qui nuisent au bienêtre des citoyens. Effectivement, ces grandes sociétés ont besoin d'être règlementées. En espérant que nos gouvernements sont à l'écoute! Il faudrait envoyer ce livre à chacun de nos élus, comme l'écrivain,Yann Martel, avait déjà entrepris auprès de l'ex Premier Ministre, Harper.

    • Daniel Bérubé - Abonné 12 mars 2017 14 h 37

      Malheureusement, ces multinationales savent que le premier pays a vouloir apporter changement sur la chose sera discréditer par les marchés internationaux, son crédit sera abaissé, les taux d'intérêts sur ses dettes seront majorés...

      En d'autre terme, aucun pays ne s'y engagera en premier, ce serait courir à sa perte économique.

      J'ai bien l'impression qu'un chose nous sera offerte: un gouvernement mondial ! À ce moment tout pays devrait y participer, voir s'y soumettre, mais... quels seront les réactions de personnage et de pays tel que les USA, Poutine, la Chine, qui représente des points important tant en population qu'en économie mondiale ?

      L'humanité s'approche d'un moment ultime de son histoire, de son existance, voir de sa continuité. Les impacts environnementaux se font de plus en plus présent: famine et sécheresse actuelle pour 20 millions de personnes, sécheresse dans l'oust Américain et Canadien, perte de quantités de cultures en place depuis des décennies (agrumes). L'eau se fait de plus en plus rare, et notre gouvernement du Qc s'apprête a acceuillir à bras ouvert les pétrolières albertaine qui auront, avec la loi baillon de l'automne dernier, la possibilité d'exproprier tout propriétaire avec lequel une "entente" serait trop difficile. Et à ma connaissance, cette loi domine toutes lois régionnale (MRC) et municipale voulant protéger son eau potable...

      La population devra sous peu, faire connaître directement aux pétrolières par le blocage de passage ou occupation du milieu (de façon pacifique) que l'eau potable est devenu aujourd'hui plus importante que les énergies fossiles, point à la ligne.

    • Nadia Alexan - Abonnée 13 mars 2017 00 h 13

      Monsieur Daniel Bérubé, pourriez-vous imaginer que huit personnes accaparent le demi de la richesse mondiale! Il faut que ça change!

  • Raynald Blais - Abonné 13 mars 2017 02 h 41

    Plutôt que l'inverse?

    « Nous sommes dans un jeu où le politique est désormais dominé par les intérêts industriels et commerciaux plutôt que l’inverse » (Alain Deneault)

    Ma seule objection à ses conclusions est de ne pas reconnaître l'ère des multinationales comme étant dans l'essence-même du capitalisme plutôt que comme une transformation qui le renie.