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    Les nouvelles fractures

    Christian Rioux
    10 mars 2017 |Christian Rioux | Europe | Chroniques

    Le populisme par-ci. Le populisme par-là. Il semblerait donc que tout s’explique dorénavant par le populisme. À commencer par la campagne présidentielle française. À défaut d’y comprendre quelque chose, de saisir ce qu’elle a de particulier, on déplorera la montée de l’extrême droite comme on le fait depuis au moins vingt ans. Rien de plus rassurant que de se repasser un vieux film des années 1930 en évitant de se demander ce qui se passe vraiment.

     

    La France se trouve pourtant devant une situation politique inédite. Jamais, sous la Ve République, une élection présidentielle ne s’était présentée de la sorte. Jamais on n’avait senti un tel désir d’en finir avec une classe politique qui avait déçu à ce point. Jamais, dans l’histoire récente, n’avait-on vu les anciens clivages exploser pour faire place à de nouvelles oppositions. Jusqu’à tout récemment, la bonne vieille opposition droite-gauche permettait encore d’y comprendre quelque chose. Aujourd’hui, la résistance à la mondialisation, et donc à l’Europe libérale, est probablement le critère le plus déterminant pour comprendre cette élection. C’est la désillusion à l’égard d’une mondialisation qui ne promettait que des fleurs qui a poussé la gauche et la droite au bord de l’implosion.

     

    En 2012, François Hollande avait été élu en rassemblant deux camps… ou plutôt en évitant de choisir entre eux. Le premier était symbolisé par le think tank Terra Nova, pour qui la gauche ne pouvait plus se définir sur la base de son attachement aux classes populaires, jugées réactionnaires. Il fallait plutôt se rapprocher de ces nouvelles couches sociales des grandes villes favorisées par la mondialisation. D’où un programme valorisant les minorités ethniques et sexuelles et faisant la promotion d’une forme de gauchisme culturel. Le second camp rassemblait une gauche plus traditionnelle attachée aux perdants de la mondialisation, et donc de plus en plus eurosceptique. Une gauche aussi plus conservatrice, pour qui la nation et la famille demeuraient essentielles pour protéger les plus faibles.

     

    C’est cette gauche qui a été réduite au silence avec la défaite de Manuel Valls aux mains de Benoît Hamon. Avec pour résultat que de nombreux électeurs qui ont toujours voté à gauche se retrouvent orphelins devant le projet utopique de l’actuel candidat socialiste. Mais ils ne se retrouvent pas plus dans le programme mondialiste et multiculturel de l’ancien ministre socialiste de l’Économie Emmanuel Macron.

     

     

    À droite aussi, les événements rocambolesques des dernières semaines ont mis en évidence des fractures politiques profondes. En se faisant élire à la primaire, et en se maintenant contre la tentative de putsch dont il a été l’objet la semaine dernière, François Fillon a consolidé une droite nettement plus conservatrice. Si l’ancien premier ministre demeure libéral en économie, il est résolument opposé au multiculturalisme et conservateur sur l’école et la famille. À droite, ce sont cette fois les partisans de la « mondialisation heureuse », selon l’expression d’Alain Juppé, qui se retrouvent orphelins.

     

    À l’intérieur même de la gauche comme de la droite, on se divise donc entre progressistes et conservateurs, européistes et eurosceptiques, mondialistes et partisans d’un retour des frontières. Un syndicaliste de gauche qui a voté pour Manuel Valls pourrait se retrouver chez François Fillon à cause de son positionnement républicain et laïque, de son opposition à l’immigration et du combat qu’il entend mener contre l’islamisme. Un mondialiste proche d’Alain Juppé, donc de droite, se retrouvera facilement dans le programme d’Emmanuel Macron, héritier de François Hollande, qui est aujourd’hui le seul candidat à soutenir inconditionnellement l’Europe. Un électeur d’extrême gauche partisan de Jean-Luc Mélenchon se découvrira des affinités avec le programme économique de Marine Le Pen, candidate de l’extrême droite. Voilà qui explique l’extrême volatilité de l’électorat.

     

    Il est facile de traiter de populistes tous ceux qui s’inquiètent de la dissolution des peuples dans une mélasse postnationale. Ce n’est pas le populisme qui rend cette élection imprévisible. C’est l’irruption en plein coeur de cette campagne de l’opposition de plus en plus radicale entre un « progressisme » multiculturaliste partisan inconditionnel de l’Europe et un conservatisme pragmatique souverainiste et eurosceptique aujourd’hui largement majoritaire en France.

     

    C’est cette même opposition qui avait déjà fait éclater la gauche et la droite lors du référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005. Un vote dont les élites, unanimes, n’avaient pas tenu compte en ratifiant le traité de Lisbonne. Mais le peuple est têtu. Depuis, la fracture n’a fait que s’approfondir et elle traverse tous les partis. Ce sont ces mêmes clivages qui pourraient rendre la France ingouvernable si elle élisait demain un président incapable de s’appuyer sur une majorité législative. Quant à ce « populisme » tant décrié, il n’est peut-être au fond que ce que le philosophe Vincent Coussedière appelait le « retour du refoulé des peuples européens ».













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