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    Idées

    De la cigarette au théâtre

    L’application rigide et sans nuance d’une loi mène à des dérives

    12 décembre 2017 | Isabelle Hubert - Auteure | Théâtre
    «Ce que je propose? Que les scènes de théâtre bénéficient d’un statut particulier. Une zone d’exception qui permet de présenter le monde tel qu’il est. Avec des fumeurs, oui», écrit Isabelle Hubert.
    Photo: iStock «Ce que je propose? Que les scènes de théâtre bénéficient d’un statut particulier. Une zone d’exception qui permet de présenter le monde tel qu’il est. Avec des fumeurs, oui», écrit Isabelle Hubert.

    Il y a quelques jours, Le Devoir a publié la nouvelle que notre production Le cas Joé Ferguson, au Trident, a été condamnée à payer 682 $ parce qu’une comédienne y fumait une cigarette.

     

    Parfait, me suis-je dit. Ouvrons le débat. Discutons. Je précise — parce que ça semble important — que je ne suis pas l’amie des compagnies de cigarettes. Je suis non-fumeuse et ma famille maternelle (ainsi que ma propre mère) a été décimée par le cancer du poumon. Voilà pourquoi il est quand même ironique que je me trouve à défendre le droit de fumer au théâtre…

     

    La nouvelle — divertissante à souhait, avouons-le — a créé un certain buzz. Tous les médias en ont parlé. Il y a eu plein de partages. Plein de pouces. Plein de commentaires vitrioliques. Et, selon le cours naturel d’un buzz médiatique, vingt-quatre heures plus tard, on est passé à autre chose.

     

    […]

     

    Donc, si je comprends bien, c’est une chose réglée et admise : nous n’aurons plus le droit de fumer sur les scènes du Québec (il paraît qu’au TNM, ils ont retiré les cigarettes dans Vu du pont !). Revenons quelques instants sur les événements.

     

    Au départ, il y a, dans la pièce, le personnage de Valérie. Une chanteuse d’opéra dont la carrière est détruite par une tumeur aux cordes vocales. Elle est forcée de retourner vivre dans son village natal, devient secrétaire d’une école primaire et, par la bande, complice d’un meurtre. Son silence — comme celui de tous les villageois — est crucial dans l’intrigue. Avec Jean-Sébastien, le metteur en scène, nous avons imaginé qu’elle fumerait comme une cheminée. Comme une désespérée. Comme une loque. Parce qu’elle est rongée par la culpabilité et qu’elle sabote ce qui lui reste de voix. La cigarette est le symbole de sa souffrance et l’arme de sa destruction.

     

    Valérie Laroche est la comédienne qui joue le rôle de Valérie. Elle est non-fumeuse. Comme les trois autres comédiens. Comme toute l’équipe. On envisage la possibilité d’utiliser une fausse cigarette — un tuyau de plastique avec un bout rouge qui fait de la vapeur d’eau —, mais comme la pièce a une facture hyperréaliste, on y renonce, convaincus que les spectateurs vont tout de suite remarquer le subterfuge (c’est le genre de chose qui enlève de la crédibilité à tout le spectacle et qui risque de nous attirer de mauvaises critiques !). Nous décidons qu’elle fumera des cigarettes aux herbes, moins nocives et moins désagréables pour une non-fumeuse.

     

    Elle fume une seule cigarette pendant la pièce, à trois moments différents.

     

    Le soir du 23 novembre, deux inspecteurs se présentent donc dans les loges après avoir assisté à la pièce et pris des photos du crime. Ils ont un ton cassant, à la limite de l’intimidation. Ils nous expliquent qu’ils ont reçu une plainte d’une personne asthmatique, nous posent beaucoup de questions, demandent les coordonnées de Valérie, Steven Lee et Jean-Sébastien, réquisitionnent un échantillon de cigarettes. Ils demandent quelle est la justification artistique de ce choix et nous assistons à cette scène absurde où je raconte la déchéance du personnage de Valérie à deux inspecteurs aux bras croisés qui n’aiment pas le théâtre (ils nous l’ont dit !!!). Manifestement, ils pensent que nous avons fomenté délibérément ce geste criminel pour assouvir notre dépendance à la cigarette. Ils reviendront d’ailleurs le lendemain fouiller le Grand Théâtre pendant trois heures à la recherche de preuves supplémentaires (et, qui sait, d’un fumoir illicite ?). Ce soir-là pourtant, ils partent en laissant planer un doute inquiétant sur l’issue de l’affaire. Mais nous serons fixés dès le lendemain : 682 $ d’amende.

     

    […]

     

    Maintenant, pourquoi suis-je indignée ? Pourquoi cela m’apparaît-il complètement inapproprié, démesuré, surréaliste ?

     

    À ceux qui disent que la loi, c’est la loi — la même pour tous —, je dis : faux. Beaucoup de lois ont des zones de tolérance, des espaces discrétionnaires qui, selon le contexte, offrent une interprétation beaucoup plus souple. La loi nous interdit partout et en tout temps de nous casser la gueule les uns les autres. Or, c’est toléré au hockey. La loi nous interdit de nous mettre nus dans des espaces publics. Or, c’est toléré dans les bars de danseuses. La loi nous demande de ne jamais rouler au-dessus de 100 km/h. Or, sur l’autoroute, on tolère jusqu’à 117. Je pourrais continuer longtemps…

     

    À ceux qui disent que la cigarette, c’est dangereux, je dis : come on !!!!! UNE CIGARETTE SANS NICOTINE dans une salle hyperventilée grande comme trois terrains de football !!! Amenez-moi le spécialiste qui affirmera sans rire que la fumée secondaire de cette cigarette sans nicotine augmente de façon significative les chances d’avoir le cancer pour les spectateurs !!! Nous sommes exposés à bien davantage de produits toxiques en allant chercher notre voiture dans un stationnement souterrain.

     

    À ceux qui disent qu’il faut cesser de présenter la cigarette de façon positive, je dis : allez relire le paragraphe qui explique notre choix artistique. De toute manière, le théâtre n’est pas une publicité. Ce n’est pas parce qu’on y présente une cigarette, un viol, un meurtre ou la débilité humaine qu’on en fait la promotion !!!

     

    À ceux qui disent qu’il faut cesser de normaliser la cigarette en la présentant dans les oeuvres, je dis : OMG ! C’est sans doute la chose la plus effrayante qui a été dite à ce sujet. Ça laisse entendre qu’il faudrait carrément cacher cette cigarette que nous ne saurions voir, en dépit du fait qu’elle existe et qu’elle soit légale. Ne jamais la montrer, qu’elle soit en plastique, aux herbes ou en vrai. C’est carrément de la censure ! C’est carrément du déni ! […]

     

    La bêtise humaine se manifeste de mille manières. L’application rigide et sans nuance d’une loi mène à des dérives. C’est du déjà vu.

     

    Ce que je propose ? Que les scènes de théâtre bénéficient d’un statut particulier. Une zone d’exception qui permet de présenter le monde tel qu’il est. Avec des fumeurs, oui.

     

    Je propose qu’un message soit diffusé au début de la pièce pour que les personnes que ça pourrait indisposer aient le temps de quitter la salle et de se faire rembourser.

     

    Simple, efficace, respectueux.













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