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    Le djihad pour les nuls

    En 2011, le Québec avait été déchiré par une étrange polémique. Alors que le metteur en scène Wajdi Mouawad parcourait l’Europe avec une adaptation de trois pièces de Sophocle intitulée Des femmes, un barrage de dévots s’était dressé contre lui au Québec. Celui qui était alors directeur artistique du Théâtre français du Centre national des Arts d’Ottawa avait eu le malheur de confier la musique de sa pièce à Bertrand Cantat, le leader du groupe Noir Désir qui a tué la comédienne Marie Trintignant. Le chanteur a eu beau purger sa peine, le tribunal de l’opinion et des médias réclamait vengeance. Entre la liberté du créateur et la morale ambiante, les responsables choisirent de poser un geste d’une étonnante gravité auquel s’étaient refusées la plupart des grandes villes européennes où la pièce avait été programmée : censurer une pièce de théâtre !

     

    Cinq ans plus tard, la censure frappe à nouveau. Cette fois, c’est l’auteur belge Ismaël Saïdi et sa pièce Djihad qui viennent de tomber sous les coups des censeurs. La Ville de Québec a déprogrammé une vingtaine de représentations dans les écoles de la ville. Après l’attentat de janvier, le maire dit s’inquiéter d’une pièce qui aborde ouvertement la question du terrorisme islamiste. Comme si, dix mois après le drame de Québec (les représentations n’étant prévues qu’à l’automne), les Québécois devaient être traités comme des irresponsables incapables d’affronter une question pourtant posée dans le monde entier.

      

    À Paris, la pièce d’Ismaël Saïdi est présentée quatre fois par semaine dans le petit théâtre du Palais des glaces où elle attire un public varié. Elle a aussi circulé partout en France et en Belgique, où elle a même été déclarée d’utilité publique. Mais ce n’est pas parce que la liberté de parole de son auteur doit être défendue contre les censeurs que la pièce doit échapper à la critique. Au contraire.

     

    Djihad met en scène trois jeunes de Molenbeek, le quartier de Bruxelles où ont grandi plusieurs djihadistes des attentats de Paris et de Bruxelles. Recrutés par on ne sait qui, ils partent vers la Syrie comme des pieds nickelés avec leur sac au dos. Saïdi a choisi le registre de l’humour pour aborder ce sujet grave. Il nous décrit le déchirement de ces jeunes entre les moeurs belges et un islam de pacotille. Ismaël, Ben et Reda seront confrontés à un chrétien et à la mort. Leur foi ressemble à une sorte de concours à points qui permet de gagner son ciel en se tenant loin de l’alcool, du dessin et de la musique.

     

    Malgré l’efficacité de plusieurs scènes, plus le texte défile, plus se dégage une sorte de malaise. En effet, ces trois jeunes nous sont présentés comme des irresponsables du début à la fin, des êtres manipulés de part en part totalement incapables de se déterminer. Ils partent parce qu’ils sont manipulés. Ils combattent parce que tout le monde le fait. Ils rentrent parce qu’ils ont peur. À aucun moment n’est véritablement posée la question de la responsabilité du terrorisme

     

    On ne peut pourtant pas aborder un tel sujet sans oser poser la question du meurtre. C’est Camus qui nous l’apprend dans Les justes. La pièce d’Ismaël Saïdi pourrait même apparaître comme une image en négatif du chef-d’oeuvre de Camus. Alors que les terroristes de Camus sont des révoltés, ceux de Saïdi sont incapables de la moindre rébellion. Ils sont bien sûr en colère contre les discriminations qu’ils subissent en Belgique, mais incapables du moindre geste résolu et rationnel pour les combattre. Ce sont des êtres soumis qui n’attendent que d’être embrigadés par l’islam radical ou par la culture de masse dont ils sont d’ailleurs captifs.

     

    Incapables de se révolter, nos trois guignols ne s’interrogent jamais vraiment sur le meurtre. Ils tirent sur des gens qu’ils ne voient pas, comme dans un jeu vidéo. Lorsqu’il est question d’assassiner un chrétien, bien réel celui-là, l’auteur botte en touche. Il en fait la victime d’une balle perdue. Tout plutôt que de confronter ses personnages à la réalité première du djihadiste qui consiste à donner la mort.

     

    Bref, Ismaël Saïdi nous présente une sorte de terrorisme pour les nuls dont personne n’assume les conséquences. À force de vouloir excuser ces musulmans partis en djihad comme on part sur une balloune, on donne finalement de ces derniers une image assez méprisante. Celle de jeunes candides incapables, contrairement aux personnages de Camus, d’assumer leur existence même dans ce qu’elle a de tragique. La conclusion en forme de fable relève, elle, de la pure propagande. On y apprend que le Coran « ne parle que d’amour ». Et dire qu’on nous l’avait caché ! La « pédagogie » ici aura bon dos.

     

    Censurer le théâtre sera toujours de mauvais augure si l’on croit, comme Régis Debray, que cet art premier de la représentation inventé par les Grecs fut le frère siamois de la démocratie. Que l’époque semble loin où une pièce comme Les fées ont soif (1978) avait su résister vaillamment à la censure. Quarante ans plus tard, le silence de nos élites est assourdissant.













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