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    Musique classique

    Le pianiste Krystian Zimerman sort de son silence

    12 septembre 2017 |Christophe Huss | Musique
    Krystian Zimerman
    Photo: Kasskara DGG Krystian Zimerman

    Deutsche Grammophon publiait vendredi dernier le CD classique le plus attendu de la rentrée : les deux dernières sonates pour piano de Schubert par Krystian Zimerman. Cela faisait plus de 25 ans que le pianiste polonais n’était plus retourné en studio pour graver un disque en solo. Qui est donc cet artiste intransigeant que l’on avait perdu de vue ?

     

    Charles Richard-Hamelin a remporté au Concours Chopin 2015 le prix Krystian-Zimerman  de la meilleure interprétation de sonates. Le Krystian Zimerman de chair et d’os, le vainqueur du Concours Chopin en 1975, s’est, lui, fait si discret qu’il est quasiment sorti des radars, surtout en Amérique du Nord.

     

    Voyager avec son propre piano, comme le fait Zimerman, est devenu périlleux après le 11 septembre 2001. L’un de ses instruments a ainsi été détruit en 2009 par les agents des douanes de l’aéroport de JFK, qui, selon les propos rapportés par The Guardian, à Londres, trouvaient que « la colle avait une odeur étrange ». Depuis, Zimerman se contente de sillonner occasionnellement les routes européennes au volant de son camion et se produit en Asie, terre plus accueillante.

     

    « Je ne suis pas avide d’enregistrer. L’enregistrement représente un stress énorme à mes yeux », me déclarait-il, en 1999, lors de l’une de ses très rares entrevues, parue alors dans le magazine Répertoire. « Je ne suis pas mû par le désir de laisser des testaments » et, surtout,« je souhaite n’enregistrer que les oeuvres pour lesquelles je peux apporter quelque chose à la discographie » sont deux idées fortes, qu’il convient de se rappeler aujourd’hui, lorsqu’on écoute les Sonates D. 959 et 960 de Schubert qu’il nous livre.

     

    Zimerman victime du temps présent ?


    La notice du CD comprend une entrevue avec Krystian Zimerman, qui explique que l’approche de la soixantaine lui a fait rassembler son courage pour oser exposer publiquement sa vision des dernières sonates de Schubert et de Beethoven, coincé entre le « respect pour leurs auteurs » et la peur, s’il attendait davantage, « qu’il soit trop tard ». On dirait le copié-collé d’une discussion avec Christian Blackshaw — sauf que ce dernier n’a pas encore autorisé la publication en disque de ces mêmes oeuvres !

     

    Le CD Deutsche Grammophon a été gardé secret jusqu’au vendredi 8 septembre. Au Canada, la sortie physique du disque a même été reportée à ce vendredi, le 15. Ce qui a changé depuis le dernier récital de Zimerman, c’est l’avènement des réseaux sociaux et l’ère du « tous critiques ». À l’exercice du « vous en pensez quoi ? » n’a pas tardé à émerger un courant de « Tout ça pour ça ? ». Pour un peu, cela va devenir snob d’être « déçu » par Zimerman !

     

    Mais qu’attendiez-vous, censeurs extemporanés, en confondant instantanéité et préméditation et, surtout, en attendant que Zimerman vous donne ex cathedra ce que, par habitude et fausses certitudes, vous aviez envie d’entendre (soit, grosso modo, une version Uchida ou Kovacevich-bis) plutôt que de vous livrer ce qu’il a : son âme tourmentée d’artiste ?

     

    Zimerman lui même apporte dans la notice une réponse cruciale : « Enfant, j’imaginais Schubert écrivant ces oeuvres en proie à la maladie et conscient de sa mort imminente. En réalité, il n’était pas en train de mourir… » Eh oui, la candeur est puérile. Comment espérer entendre un Schubert en messager terrestre de l’au-delà alors que l’analyse du pianiste dit qu’il en est autrement ?

     

    Sur le fond, l’être torturé Zimerman voit en Schubert un être torturé. Au lieu de la préscience apaisée d’un voyage vers le ciel, Zimerman imagine un Schubert fiévreux en train d’en découdre à coup de ruptures avec la matière et l’harmonie.

     

    Avant de se dire trop vite « déçu », il faut s’avouer « bousculé », car rien ici, de la moindre résonance à la plus infime variation de balance entre les mains lors du retour de tel ou tel thème, n’est le fruit du hasard. Très étrangement la Sonate D. 959, houleuse, est quasiment « inversée » : c’est le Finale, souvent badin chez d’autres, qui est gagné par une nostalgie diffuse. La D. 960 est moins bousculée, mais jamais esthétisante ou flatteuse.

     

    Finalement, le disque révèle-t-il davantage les doutes existentiels de Schubert ou ceux de Zimerman ? Là est le vrai débat. Il se pourrait bien que les deux se rencontrent. Sur le choix de la version qui accompagne, subjectivement, chacun d’entre nous, j’ai, pour ma part, choisi Mitsuko Uchida comme âme soeur depuis bien longtemps.

     

    Cela ne m’empêche pas de reconnaître que ce retour de Zimerman accomplit la mission que le pianiste s’assigne depuis toujours : apporter quelque chose à la discographie.

    Schubert : Sonates pour piano D. 959 et 960
    Krystian Zimerman. DG 479 7588. Attention : sortie canadienne du disque physique repoussée au vendredi 15 septembre.












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