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    Chronique

    De l’égoportrait, de la cohérence et de la sagesse

    Maya Ombasic
    7 octobre 2017 |Maya Ombasic | Livres | Chroniques

    Le récent discours du premier ministre Justin Trudeau devant l’ONU sur la nécessité de reconnaître enfin les torts du Canada envers les Premières Nations fait surgir la question suivante : connaît-il vraiment l’étymologie du mot « cohérence » ?

     

    Étymologiquement, ça veut dire l’union complète entre divers éléments d’un corps. Dans ce cas précis, il est légitime de se demander si tous les éléments étaient harmonieusement alignés. Car par-delà son désir de parler de la question autochtone afin de « sortir des sentiers battus et de faire abstraction des limites imposées par des vieilles structures désuètes », rien dans son discours ne dénonce notre vieille et dangereuse manière d’appréhender le réel et la nature avec les lunettes dualistes.

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Réparer l’injustice subie, c’est faire réellement «tabula rasa» des structures colonialistes en misant sur une autre vision du monde.
     

    Faut-il rappeler que posséder la liberté de déterminer son propre avenir veut surtout dire mettre fin à l’attitude rapace de notre rapport à la Nature ? Et qu’en ce qui concerne la supériorité biologique autoproclamée de cette espèce arrogante capable d’inventer une technologie pour prendre des égoportraits, la science moderne donne de plus en plus raison aux traditions autochtones, pour qui toute entité vivante possède un esprit doté de sa propre cohérence interne.

     

    Dans Intelligence dans la nature de Jeremy Narby (Éditions Buchet Chastel), on apprend que cette dernière est non seulement intelligente, mais qu’elle grouille d’activités délibérées : même les pigeons sont capables de distinguer un tableau de Van Gogh d’un Chagall, sans parler de la capacité proactive des fourmis à élaborer les constructions durables avec des visions à très long terme.

     

    Oléoducs ou passerelles entre les savoirs ?

     

    Les passerelles entre le savoir indigène et la science moderne, surtout par ces temps sombres où l’économie valse avec le politique au détriment des intérêts de la planète, n’ont jamais été aussi nécessaires. Réparer l’injustice subie, ce n’est pas proposer l’imposition d’une tarification du carbone ni appuyer les projets de pipelines, c’est faire réellement tabula rasa des structures colonialistes en misant sur une autre vision du monde, à commencer par imprégner l’inconscient collectif du rapport cohérent que les peuples des Premières Nations cultivent avec la nature, en s’appuyant au besoin (si la rationalité l’exige) sur le progrès de la science. L’unité dans la nature stipule depuis Darwin l’origine commune de toutes les espèces vivantes. Si les humains descendent des animaux, qu’y a-t-il d’irrationnel à s’imaginer dans la peau d’un cheval afin de saisir son essence ? Dans le percutant et juste ouvrage de Richard Wagamese Cheval Indien (XYZ), ce descendant des Ojibwés du nord de l’Ontario chez qui le cheval est apparu d’abord comme un facteur du désordre puis comme l’animal annonciateur des grands changements à venir, on comprend pourquoi l’intelligence vient précisément de la faculté d’adaptation.

     

    Au lieu de lutter contre l’inconnu, il faut « apprendre à monter tous les chevaux du changement », même les plus difficiles, quand, dans le terrifiant pensionnant de Saint-Jérôme, l’auteur fait connaissance, à coups de bâton, avec le père Céleste, cette entité jalouse et abstraite qui lui interdit de parler sa langue maternelle et qui laisse les enfants mourir de la grippe, de la pneumonie et « d’un coeur brisé ».

     

    Embrasser l’inconnu comme signe d’intelligence

     

    Comment alors retrouver dans ces écrasantes structures colonialistes dénoncées par Trudeau un brin de souvenir de la nature, seule véritable entité sacrée pour ces jeunes brimés ? Saul Cheval Indien survit aux pensionnats en retrouvant dans un aréna le souffle de la nature sous forme de surface immaculée capable de lui rappeler la pureté du mouvement et du sentiment de liberté, comme si « sur glace, tu entrais dans un lieu secret que tu es seul à connaître ». Il en va de même pour Wab Kinew, l’auteur du tout aussi sublime La force de marcher (Éditions Mémoire d’encrier), descendant lui aussi de la nation ojibwée et qui raconte avec authenticité et une certaine mélancolie créatrice la vie de Tobasonakwut, chef anichinabé tué davantage par les structures colonialistes que par le cancer, notamment parce que sa couverture médicale ne lui servait à rien au Manitoba, où le gouvernement provincial ne pouvait rien face au « statut d’Indien » mis en place par le gouvernement fédéral. Au nom de cette incohérence bureaucratique, le patriarche s’est vu refuser les soins.

     

    Par-delà ces deux histoires subjectives et intimes, le dénominateur commun saute aux yeux : l’existence incommensurable d’un savoir traditionnel et d’un rapport à la nature qui a beaucoup de choses à nous apprendre, surtout si on ne veut pas assister à ce que Hubert Reeves appelle « le suicide collectif ».

     

    Reconnaître ses torts, c’est bien. Mais intégrer la vision de l’autre au point de la remplacer par la sienne propre, surtout quand elle peut nous sauver du désastre, c’est changer radicalement de paradigme de pensée, en proposant une action politique concrète et cohérente, en commençant par abolir le paragraphe 91.24 de la Constitution, qui établit la compétence du Parlement sur les Amérindiens et les terres qui leur sont réservées. Cela permettrait de dépasser l’attitude paternaliste et de faire preuve d’intelligence devant la fin imminente d’un cycle terrien en donnant la possibilité, à ceux qui ont déjà vécu la fin de leur monde, de nous enseigner leurs mécanismes de survie.

     

    Kiizhewaatiziwin, c’est le terme anichinabé qui incarne, dans un ensemble cohérent et sans dissonance, les principes d’amour, de bonté, de partage et surtout, de beaucoup d’humilité envers le mystère de la vie et de la nature.













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