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    L’analyse un peu myope de David Dorais

    9 septembre 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    David Dorais pose, dans son essai, un certain nombre de questions pertinentes, mais il exprime aussi des généralisations outrancières et une conception de la critique assez déphasée.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir David Dorais pose, dans son essai, un certain nombre de questions pertinentes, mais il exprime aussi des généralisations outrancières et une conception de la critique assez déphasée.

    Parce qu’elle accorde trop d’importance à l’émotion, qu’elle se désintéresse du style et de la grammaire, la critique littéraire au Québec serait gravement malade.

     

    Détenteur d’un doctorat en littérature, professeur de littérature au collégial, nouvelliste et romancier (Les cinq saisons du moine, Le cabinet des curiosités, Oh ! La belle province !), David Dorais estime qu’une « pensée unique accapare en ce moment la littérature au Québec ».

     

    Cette tare, c’est ce qu’il appelle la « critique de proximité ». « Une conception inaltérable qui semble naturelle à tous, puisqu’elle occupe l’entièreté de l’espace médiatique », qui se déploie à ses yeux selon quatre caractéristiques : le réalisme, l’émotion, la thématique et l’optimisme.

     

    Un état des lieux plutôt sombre qui traverse Que peut la critique littéraire ?, un court essai dans lequel, s’il pose un certain nombre de questions pertinentes, s’expriment aussi des généralisations outrancières et une conception de la critique assez déphasée : « Les oeuvres qui proposent un constat pessimiste sur le monde sont reçues avec embarras par les critiques. » Ou bien : « La qualité primordiale recherchée par les critiques est la capacité pour un ouvrage d’être constructif. » Voire : « Chez le critique professionnel, le primat de l’émotion le dispense du devoir de justifier son opinion. »

     

    Mais rassurons-nous, l’auteur a des solutions. « Je crois donc que la critique généraliste aurait avantage à s’attarder à l’aspect grammatical de l’oeuvre. Peut-être pas dans tous les cas, mais certainement dans ceux où l’auteur a visiblement veillé à soigner ses phrases. » C’est l’« impensable de notre critique littéraire ». Une situation qui tiendrait à plusieurs facteurs : les failles du système d’éducation québécois, la prévalence de l’émotion sur le style et « la prégnance de la grille de lecture nationaliste ».

     

    Gérant d’estrades

     

    Au coeur de son analyse un peu myope, David Dorais entreprend ainsi de relever longuement — avec un certain ridicule et sans beaucoup d’intérêt — des exemples d’oeuvres récentes qui auraient dû, selon lui, être stigmatisées par la critique, s’employant à nous montrer dans le détail comment il aurait fallu procéder.

     

    « Comment un apprenti écrivain n’ayant jamais vu la concordance des temps, ni disséqué de vers, ni discuté en classe de la beauté (ou non) d’un sonnet, ni appris la différence entre les verbes transitif et intransitif ou entre les voix active et passive, ni vu ce qu’était le ne explétif, ni reçu de rudiments d’étymologie, ni même vu les règles d’utilisation de la virgule, comment un novice en écriture, donc, pourrait-il espérer composer convenablement ? » Comment, en effet ? Savoir lire et avoir du talent ne suffit plus, tenez-vous-le pour dit.

     

    Un discours qu’on pourra par ailleurs trouver pour le moins paradoxal, David Dorais employant lui-même un style terne et scolaire du début à la fin de son livre. Sa conception de la critique, surtout, apparaît idéaliste et déconnectée de la réalité. On ne fait pas en moins de 800 mots dans un journal la critique d’un roman d’Élise Turcotte ou de Robert Lalonde comme on corrigerait la copie d’un étudiant de cégep.

     

    Comment, aussi, ne pas prendre en compte les conditions matérielles dans lesquelles la critique doit s’exercer aujourd’hui ? L’étroitesse du milieu littéraire québécois, la précarité, la faible rémunération sont à la source de maux sans doute plus grands que la « proximité » dont souffrirait la « critique généraliste » sous nos latitudes : la complaisance, le manque de courage, l’absence de vision, l’inculture littéraire.

     

    L’auteur, qui a exercé à quelques reprises dans les pages littéraires du Devoir (des articles où l’on chercherait en vain la trace de ses propres préceptes), devrait pourtant le savoir. Certains de ses textes, parus en revue, avaient pourtant démontré plus de courage, de mordant et de pertinence.

     

    Sous le profil de ses insuffisances, la réalité de la « critique généraliste » est à la fois plus simple et plus complexe. Lorsqu’elle s’exerce sans courage, sans vision, voire sans style, la critique tombe à plat : elle devient parfaitement inoffensive. Même la critique de la critique.

    « La critique se trouvant en position d’intermédiaire, d’entremetteur entre l’œuvre et le public, il lui revient de montrer ce qui, dans celle-là, est le plus susceptible d’intéresser celui-ci. S’il s’agit d’un roman où l’auteur a misé sur la conception d’images saisissantes pour illustrer son histoire, lui donner du relief, la rendre plus parlante, la critique a le devoir d’être à l’affût de ce type de travail créateur. Malheureusement, le critère du réalisme mis de l’avant par la critique de proximité a pour effet de passer par-dessus cet aspect des œuvres, ou sinon de ne le mentionner que pour mieux l’écarter et se concentrer sur ce que le livre veut vraiment dire. » Extrait de «Que peut la critique littéraire?»

    Que peut la critique littéraire ?
    ★★ 1/2
    David Dorais, L’instant même, Québec, 2017, 132 pages












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