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    Aux frontières de l’empathie avec Mathieu Blais

    9 septembre 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    L’écrivain Mathieu Blais
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’écrivain Mathieu Blais

    Le problème avec des personnages comme Thomas, un des trois narrateurs de (Sainte-Famille), c’est que leurs doléances apparaissaient d’abord plutôt légitimes. Quiconque a déjà pensé ne pas mériter le sort de merde que la vie lui réservait ne peut qu’avoir de l’empathie pour ce concierge de la petite bibliothèque d’une ville sans histoire, pestant contre sa patronne, contre sa femme et contre tous ceux qui ne le croient bon qu’à gratter les gommes à mâcher collées au plancher des toilettes. Le romancier Mathieu Blais n’aura même pas besoin de préciser de quelle station de radio il s’agit lorsque son proverbial homme blanc en colère syntonisera une ligne ouverte. Nos oreilles sont déjà tournées vers Québec.

     

    Toute cette empathie s’envole évidemment quelques pages plus tard, quand celui que l’on surnomme « Tom-tom » rentre du bar et frappe sans ménagement sa femme Maggie, avant de carrément la violer. Compatissez-vous encore avec ce fou d’alcoolique qui ne sait tolérer ses propres humiliations qu’en humiliant les autres ?, semble alors nous demander Mathieu Blais, très habile pour ainsi renverser les perspectives.

     

    Après avoir fait mine de simplement montrer l’envers de la médaille lorsqu’il offre dans une seconde de trois parties la parole à Maggie, le prolifique auteur (neuf livres depuis 2005) répète le même petit manège. Il révèle ainsi la complexité des relations bourreau-victime, tout en testant les limites de notre affection pour la femme.

     

    De l’espoir de s’arracher à la misère

     

    À l’aide des nombreux passages de son texte placés entre parenthèses, Mathieu Blais rappelle donc comment, malgré ce que prétendent les chantres du si-tu-le-veux-tu-le-peux, l’Occident confine à la marge de vies anonymes trop de représentants de sa classe moyenne. Même l’espoir, qu’invoquent ceux pour qui il est toujours possible de s’élever au-dessus de sa condition, se fait une denrée rare à Sainte-Famille.

     

    Maggie aimerait tant trouver les mots afin que son adolescent de fils, Justin, ne s’en remette pas, comme tant d’autres, à l’apaisement facile et immédiat de la rage. Elle ne connaît pourtant que le silence. « Je me répète que je devrais lui parler de ses notes, de l’importance de s’accrocher, pour des gens comme nous […] parce que s’arracher à la misère, c’est aussi s’arracher à tout ça — mais je suis conne, conne si conne, et je ne lui parle de rien. »

     

    Roman à la langue aussi fougueuse qu’une bourrasque et au ton quelque part entre l’hyperréalisme et la fable, (Sainte-Famille) transcende le moralisme très campagne de prévention qui pèse sur trop de fictions nommant la violence conjugale. C’est de l’irrésistible attrait de la violence pour qui a vécu la violence qu’il est ici question, une grande profondeur de champ conférant parfois à cette histoire d’apparence banale les allures de métaphore. Mathieu Blais aurait-il encapsulé dans son village inventé les pires travers d’une société qui ne sait qu’apprendre à ses démunis à rendre responsables de leurs problèmes de plus démunis ?

    « Ses mains sacramentes, ses mains crisses, ongles et cuisses, ses mains secrétaires, ses mains d’eau de vaisselle et ses mains crèmes, habituées à branler sur demande, ses mains de mère qui cajolent trop, qui le transforment en mauviette, Maggie qui mouille malgré elle et qui ne le sais même pas, qui me repousse et qui griffe comme une chatte avant que ma main à moi ne parte tout seul et claque sur sa joue […] » Extrait de «(Sainte-Famille)»

    (Sainte-Famille)
    ★★★
    Mathieu Blais, Leméac, Montréal, 2017, 144 pages












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