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    Les profiteurs ne sont pas un moindre mal

    Céline Spector appelle à une philosophie moins aveugle quant aux affaissements démocratiques

    15 avril 2017 |Fabien Deglise | Livres
    La philosophe française Céline Spector était de passage à Montréal pour participer aux événements soulignant le cinquantenaire du Département de philosophie de l’Université de Montréal.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La philosophe française Céline Spector était de passage à Montréal pour participer aux événements soulignant le cinquantenaire du Département de philosophie de l’Université de Montréal.

    Le troll qui répand son fiel sur les réseaux sociaux numériques, le politicien corrompu, le fraudeur, avec sa cravate et son paradis fiscal, tout comme le terroriste ne sont pas seulement des perturbateurs au sein d’un système démocratique ou des insoumis cherchant à saisir la faille pour en tirer un profit personnel ou idéologique. Ils portent aussi une atteinte grave aux fondements de cette démocratie sans que celle-ci soit d’ailleurs en mesure de prendre la pleine mesure de leurs attaques.

     

    Et tout ça, ce serait un peu la faute de la philosophie politique qui s’est enfermée au fil des ans dans un univers « fleur bleue », estime la philosophe française Céline Spector. En mettant hors champ la déraison en politique et en réduisant derrière ses lunettes roses la figure du mal à une perspective morale et économique, cette philosophie n’est plus en mesure de « bien réfléchir » les motivations et les conséquences de ces actes irraisonnés. Un aveuglement qui mérite d’être mis en lumière, particulièrement dans le présent en cours, selon elle.

     

    La prof de philo à la Sorbonne à Paris était de passage à Montréal, où elle est venue parler d’injustice et d’irrationalité dans le cadre des événements entourant le 50e anniversaire du Département de philosophie de l’Université de Montréal. Le Devoir l’a rencontrée la semaine dernière.

     

    « La résistance de l’illusion, de la violence, de l’affect ou du désir doit être prise en charge par la philosophie » pour ne pas perdre le réalisme politique, dit-elle. « La démocratie n’est pas invulnérable, et pour comprendre sa vulnérabilité, elle doit être capable de bien réfléchir le mal politique. »

    Nous sommes entrés dans cette époque où des individus qui ont profité des bénéfices de la démocratie et de la liberté d’expression sont aujourd’hui prêts à renoncer à ces bénéfices pour pouvoir exclure des gens de la société
    Céline Spector

    L’exercice est hasardeux, particulièrement dans un cadre philosophique dominant qui place la raison instrumentale au coeur de sa réflexion sur la justice et sur l’humain qui évolue dans un univers où tout est calcul de bénéfices et de coûts. « Les théories du choix rationnel dominent les courants de pensée depuis les années 60, sous l’influence du philosophe américain John Rawls, entre autres, et ont réduit le mal politique à une analyse économique. »

     

    Pour ce penseur influent, particulièrement dans les cercles de penseurs anglo-saxons, la fraude est ramenée à l’état de faute, l’abus à celle de l’injustice induite par des citoyens agissant seuls, comme des « passagers clandestins », des « free riders », pour citer Rawls. Ces passagers clandestins profitent du système sans contribuer à la hauteur de ce dont il profite. L’intolérant, le violent radical, est également interprété « à cette aune », avec cette idée d’ailleurs que « l’ingénierie des institutions doit seulement surmonter la perturbation qu’il induit », écrit Céline Spector dans Éloge de l’injustice (Seuil), essai remarqué qu’elle a publié l’automne dernier.

     

    Réduire et appauvrir

     

    La philosophie n’échappe pas à la contamination du discours économique. Or, « à force de défendre le modèle de l’Homo economicus, rationnel, qui envisage ses calculs et ses coûts de manière à optimiser ses intérêts et ses avantages, on finit par appauvrir l’humain, dit-elle. On perd de vue que les individus, dans la plupart des cas, raisonnent de manière différente, parce qu’ils sont dominés par d’autres préoccupations ».

     

    Pour ne plus laisser ces figures de la cruauté dans les angles morts de la philosophie politique, il faut désormais « mettre en lumière l’importance des passions et des illusions » exprimées par ces résistants, ces violents, ces fraudeurs, et qui « ne peuvent être réduites à des intérêts économiques, dit-elle. Des passions comme le ressentiment, le désir de vengeance, la colère, l’indignation, mais aussi l’admiration, le besoin de reconnaissance… jouent un rôle majeur dans la vie politique et il faut prendre garde aux discours économiques impérialistes qui occultent cette importance. »

     

    L’avertissement n’est d’ailleurs pas à prendre à la légère, particulièrement par les temps qui courent, les temps qui font surtout courir les signes d’affaissement de nos démocraties. Des signes qui proviennent de plus en plus de l’intérieur : la montée des courants populistes, l’émergence d’autocraties sous le regard indolent ou approbateur des électeurs, le renforcement de dogmes diviseurs et de courants de pensée qui rejettent l’autre au nom d’une valeur, d’une croyance ou d’une identité. Entre autres.

     

    Profiteurs

     

    «Nous sommes entrés dans cette époque où des individus qui ont profité des bénéfices de la démocratie et de la liberté d’expression sont aujourd’hui prêts à renoncer à ces bénéfices pour pouvoir exclure des gens de la société », résume Céline Spector, qui dit s’intéresser depuis des années à ce « mécanisme pervers ». Il est animé, selon elle, par « des enfants gâtés de la démocratie », dans des pays où les conditions sociales, politiques et culturelles ne sont pas à plaindre. Dans ce confort, certains individus estiment que leurs droits sont acquis et s’autorisent un déferlement de haine ciblant les élites, les étrangers, les femmes, les paternalistes, les mécréants, les multiculturalistes, les libertariens, les voisins, les cyclistes, les animaux de compagnie… au gré de la complexité de leurs passions et de leurs illusions.

     

    « Il est facile de voir ces individus comme étant exclusivement dangereux, sans chercher à comprendre les mécanismes par lesquels ils se retrouvent à lutter contre la démocratie, dit-elle. Or, sans cette compréhension, c’est la démocratie qui est en péril. »

     

    Spécialiste des penseurs du XVIIIe siècle, Céline Spector appelle d’ailleurs à renouer avec toutes ces Lumières, celles de Rousseau, Diderot, Hobbes, Sade… qui ont conceptualisé des provocateurs afin de mieux contrer la vacuité du discours philosophique de leur temps, qui est désormais du nôtre. L’insensé de Hobbes dans Le Léviathan, athée libertin, égoïste et calculateur, en est un.

     

    « Tous les philosophes du XVIIIe siècle ont compris que la politique moderne est une politique qui doit prendre en compte le mal pour réussir à lutter contre, dit-elle. Ils ne proposent pas un rationalisme naïf, mais plutôt une théorie de la nature humaine qui est extrêmement complexe et une théorie de la vie politique extrêmement lucide », dans laquelle les humains ne sont pas avant tout régis par la raison, mais évoluent aussi dans des démocraties où il n’est plus possible de présupposer que tout le monde est démocrate.

     

    Un appel à la lucidité, en somme, sur nos aveuglements et sur la mécanique de la déraison, pour mieux faire l’éloge de la raison.

     

    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.












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