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    «Millénium», la saga qui rend fou

    Un journaliste d’enquête prend la suite de Stieg Larsson, au grand dam de sa veuve

    22 août 2015 |Emmanuel Grandjean - Le Temps | Livres
    Les ventes de «Millénium» ont atteint 75 millions d’exemplaires.
    Photo: Gérard Julien Agence France-Presse Les ventes de «Millénium» ont atteint 75 millions d’exemplaires.
    Le quatrième tome du polar best-seller sort le 27 août. Le mystère autour de Ce qui ne me tue pas est savamment entretenu. Le niveau de sécurité hors normes a compliqué la traduction.
     

    Black-out total. Pas de chiffres et encore moins de bonnes feuilles publiées dans la presse. L’intrigue ? On la connaît en quatre lignes, et encore. Il serait question d’une menace qui plane sur la NSA, d’une théorie mathématique et d’intelligence artificielle. Ah oui, on a quand même son titre : Ce qui ne me tue pas. C’est un peu court, mais suffisant pour lancer les médias en boucle. Bref, ça spécule sec en ce moment au sujet de la sortie mondiale du roman best-seller du polar scandinave, le 27 août. Dans les librairies, les panneaux égrainent les jours qui restent avant la sortie du livre le plus attendu de l’année. Le lancement du quatrième tome de la série« Millénium », c’est le passage à l’an 3000, un événement planétaire qui va changer la face de la littérature. Il n’y a que les saisons de la série télé Game of Thrones pour déclencher un tel emballement.

     

    Chez Actes Sud, l’éditeur français du phénomène, on entretient savamment le mystère. La maison ne communique rien. Il faut dire que l’enjeu est à la mesure du prodigieux carton de la saga. Avec ses quatre millions d’exemplaires vendus en France et un tirage estimé à 500 000 pour le nouveau volume, « Millénium » reste, à l’échelle de la maison, son plus gros succès.

     

    Le preneur de relais

     

    D’autant que, cette fois-ci, ce n’est pas le créateur de l’histoire qui poursuit son oeuvre. Le Suédois Stieg Larsson est mort prématurément, sans jamais avoir profité des fruits de son travail. Et, comme en littérature les oeufs d’or peuvent être pondus par d’autres, il a fallu désigner son successeur. Comme Stieg Larsson, David Lagercrantz est un journaliste d’enquête, mais sans la fibre militante de gauche. Il est surtout le coauteur de la biographie officielle d’un autre Suédois célèbre : le footballeur Zlatan Ibrahimovic. Et il ne nourrit aucun doute en ce qui concerne ses qualités de preneur de relais. Dans son journal de bord, dont le quotidien Dagens Nyheter a publié des extraits il y a quelques jours, il écrivait : « Je suis né pour cela, personne ne pourrait faire mieux. »

     

    Pour dire aussi que « Millénium », c’est une histoire dans l’histoire, un roman rocambolesque qui vaut la peine d’être raconté. Le 9 novembre 2004, une crise cardiaque terrasse Stieg Larsson dans un escalier. Il a 50 ans et vient de déposer ses manuscrits chez l’éditeur Norstedts. Quelque 3000 pages qui doivent assurer ses vieux jours, à lui et à l’architecte Eva Gabrielsson, sa compagne depuis 30 ans. De quoi publier trois volumes. Il en avait promis d’autres, au moins une dizaine, que personne, donc, ne lira jamais.

     

    Premier épisode de la trilogie, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes sort en juillet 2005. Les lecteurs s’entichent très vite de ce roman policier froid comme la Suède et de sa galerie de personnages contrariés. Il y a Mikael Blomkvist, journaliste sombre et fatigué, flanqué de sa jeune acolyte, gothique introvertie mais petit Mozart du piratage.

     

    Le roman cartonne. En 2010, le best-seller cumule 26 millions d’exemplaires vendus, il passe à 50 millions en 2011. Le phénomène ne touche pas tout le monde. Il y a le club de ceux qui n’ont jamais dépassé la page 100, perdus au milieu d’une trame parfois embrouillée, à force de tirer des fils.

     

    Le succès de « Millénium » va faire profiter un genre. Le polar scandinave est une niche pour fans de roman noir. Il va d’un coup exploser. Stieg Larsson n’a pourtant rien inventé. Il reprend tous les ingrédients de ce style nordique : une intrigue du passé qui ressurgit dans le présent, un complot politique, une bourgeoisie qui dysfonctionne, des cadavres familiaux planqués dans les placards et juste ce qu’il faut de glauquerie dans cette partie du continent, qui vit six mois de l’année dans la nuit permanente. Il ajoute cependant un élément qui n’apparaît ni chez Henning Mankell, ni chez Jø Nesbø, les maîtres du polar polaire. Amateur de science-fiction, Stieg Larsson apporte une dimension cyberpunk dans ses romans. Il a créé aussi une héroïne pour son héros. Lisbeth Salander, c’est une drôle de fille à l’instinct animal qui refuse la compagnie des hommes, ou alors seulement quand ça l’arrange. Une geek ultime. Et chez qui Mikael Blomkvist va faire vibrer la part de féminité. Pour mieux la décevoir ensuite.

     

    Conjointe déçue

     

    Mais la plus déçue dans l’histoire reste Eva Gabrielsson. Avec quelque 75 millions d’exemplaires vendus à travers le monde, traduite en 35 langues, la saga « Millénium » représente un sacré pactole. Sans compter les deux adaptations au cinéma, l’une suédoise, l’autre américaine. Sauf que Stieg Larsson et elle vivent sous le régime de l’union libre. Et que le premier n’a couché la seconde sur aucun testament. La veuve concubine ne recevra pas une couronne de cette fortune posthume tombée du ciel. La famille de Stieg Larsson, avec laquelle l’écrivain entretient des contacts distants, va tout rafler. Elle consentira à offrir à Eva la moitié de l’appartement de 60 mètres carrés qu’elle partageait avec l’écrivain. Elle ira jusqu’à lui proposer 3,3 millions de dollars et une place au conseil d’administration de la société qui va désormais gérer les droits des bouquins.

     

    Mais Eva s’entête à vouloir récupérer l’intégralité de ce qu’elle estime être son héritage littéraire. La suite ? Avant de mourir, Stieg Larsson avait tapé les 200 premières pages de son nouveau roman, dont David Lagercrantz ne fera d’ailleurs rien. Eva, qui est aussi écrivaine, se prend à vouloir parachever cette fresque à suspense. Elle met en avant ses collaborations pour les trois livres de« Millénium ». Les Larsson pensent autrement et refusent. Pour sa défense, Eva Gabrielsson publiera une autobiographie, Stieg, Millénium et moi, où elle dépeint les Larsson comme une famille avide et radine. L’ouvrage va surtout la desservir. « On dit que les héros doivent continuer à vivre. Mais c’est des conneries, parce qu’en fait c’est une histoire d’argent, s’emportait-elle devant l’AFP en mars dernier. On a une maison d’édition qui a besoin d’argent et un écrivain qui n’a rien d’autre à écrire que de copier les autres. »

     

    À défaut d’avoir obtenu les droits sur l’oeuvre, Eva Gabrielsson revendiquait son droit à la colère. Avec la sortie de « Millénium 4 », sa fureur n’est pas près de s’éteindre.













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