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    Souveraineté: avant qu’il ne soit trop tard

    Louis Cornellier
    20 juin 2015 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Le sociologue Jacques Beauchemin est inquiet pour le Québec.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le sociologue Jacques Beauchemin est inquiet pour le Québec.
    Essai
    La souveraineté en héritage
    Jacques Beauchemin
    Boréal
    Montréal, 2015, 176 pages

    Le sociologue Jacques Beauchemin est inquiet. Dans La souveraineté en héritage, un fort essai aux accents lyriques et dramatiques, habité par l’esprit du grand Fernand Dumont, il constate la fatigue politique et culturelle qui gagne les Québécois et les laisse épuisés devant la lutte nationale à mener. Notre histoire, rappelle Beauchemin, est traversée par « ce sentiment, dont les interprètes se font plus rares aujourd’hui, selon lequel nous avons un destin qui est celui de durer ». Or, note le sociologue, ce sentiment donne des signes d’essoufflement et semble se muer en indifférence.

     

    Depuis la Conquête, nous savions que, pour durer, pour nous « en sortir vivants », nous devions nous battre pour la sauvegarde du français, pour le maintien de notre rapport de force avec le gouvernement fédéral (ou colonial) et entretenir l’idée que nous pouvions « sortir gagnants de la situation défavorable dans laquelle l’histoire nous a placés ». Or, les cinq dernières années ont vu cet élan séculaire s’affaisser.

     

    En 2011, les Québécois tournent le dos au Bloc québécois, pour donner au NPD, « un partisans ancrage véritable au Québec », le mandat de représenter leur nation à Ottawa. En 2012, le Parti québécois, minoritaire, confie à Beauchemin la tâche de préparer un renforcement de la Charte de la langue française. Le Parti libéral du Québec (PLQ) boude la démarche et la Coalition avenir Québec, après avoir fait mine d’y participer, s’y oppose. Les Québécois, eux, se désintéressent de cette affaire. En 2014, ils éliront même un PLQ sans projet autre que gestionnaire et à la réputation entachée.

     

    La tentation de la mort

     

    Beauchemin lit dans ces événements un épuisement collectif quant à notre question nationale. « Il est vrai, écrit-il, que ces choses sont lourdes à porter, et encore plus quand on les a sur le dos depuis deux siècles. Mais notre condition ne nous permet pas de nous en délester. » À moins de souhaiter la mort.

     

    Cette tentation n’est pas absente de notre parcours, caractérisé par l’ambivalence. Depuis le début, nous voulons durer, nous « arracher aux forces de l’endormissement », mais nous cultivons en même temps un « défaitisme foncier ». Nous chantons notre force — nous avons résisté à la disparition dans un environnement hostile —, sans que le sentiment de notre faiblesse nous quitte. Nous oscillons entre « l’éloge emphatique de nos mérites et la critique impitoyable de nos faiblesses ». Notre psyché est déchirée entre le « on est capables » et le « nous n’y arriverons pas ».

     

    L’historien Jocelyn Létourneau voit dans cette ambivalence une vertu stratégique et une des causes de la persistance québécoise. Beauchemin ne partage pas cette lecture. « Il n’y a pas de raison de se réjouir d’avoir été livrés aux tempêtes que l’histoire a déchaînées sur nous et que nous avons traversées sur des radeaux de fortune », réplique-t-il.

     

    Ce qui nous a fait vivre, affirme Beauchemin, c’est la volonté d’être « sujets de nous-mêmes et [de] témoigner de notre existence en tant que peuple ». Notre nation et sa légitimité démocratique ne faisaient pas de doute. La définition de notre peuple se résumait au groupe majoritaire, d’origine française, et à ceux qui s’étaient joints à lui en ayant « le sentiment de communier à cette aventure singulière en Amérique ». Ce « nous », comme le répétait simplement Pierre Falardeau, incluait tous ceux, de toutes origines, qui disaient « nous autres » en parlant des Québécois.

     

    Majorité et diversité

     

    Or, cela aussi s’effrite. Le souverainisme, aujourd’hui, serait devenu suspect, à l’ère où « la démocratie ne s’exprime que dans l’attention portée aux minorités et à l’expression de leur différence ». Nous nommer, revendiquer le droit de la majorité historique (qui reste une minorité en Amérique du Nord) de définir son projet, reviendrait, selon cette tendance, à enlever quelque chose à « l’autre ».

     

    Beauchemin affirmepourtant, sans ambages, que « la majorité franco-québécoise a non seulement le droit, mais aussi le devoir de transmettre cet arrière-plan culturel, historique et éthique qu’elle propose comme monde commun à tous ceux qui sont appelés à bâtir le Québec ». Le projet souverainiste exprime évidemment un rapport à l’histoire, à un « nous » majoritaire, mais il est pleinement compatible, comme d’autres projets nationaux, avec « un idéal démocratique sensible à la diversité ». Refuser de reconnaître cela condamnerait d’ailleurs toutes les souverainetés nationales.

     

    L’argumentaire souverainiste fondé sur l’évaluation des avantages et des inconvénients du projet a atteint sa limite, écrit Beauchemin. Désormais, la question à laquelle il nous faut répondre est la suivante : avons-nous « la volonté qu’il faut afin de devenir le sujet politique autonome que nous devrions être au bout de deux siècles et demi de méditations sur nous-mêmes » ? Avons-nous la volonté « d’appartenir autrement à l’Amérique » ?

     

    Le temps presse, clame Beauchemin dans cet essai animé par un profond sens de l’histoire, une vive lucidité quant au présent et une espérance inquiète. La fatigue n’est pas un projet : ou on s’endort ou on la surmonte dans un sursaut vital. Qui veut vivre ?

    Le sociologue Jacques Beauchemin est inquiet pour le Québec.
    La souveraineté en héritage
    Jacques Beauchemin, Boréal, Montréal, 2015, 176 pages












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