Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Philosophie de notre impuissance politique

    25 octobre 2008 |Louis Cornellier | Livres
    Philosophe de haut vol, Daniel D. Jacques appartient à cette catégorie d'intellectuels québécois qui réfléchissent à la destinée de notre nation avec la gravité qui sied à une telle entreprise. Dans La Fatigue politique du Québec français, un recueil d'essais publié au Boréal, il n'hésite pas à formuler sans détour une question — la question — qui heurtera la famille politique dont il se réclame depuis les premières lignes de son oeuvre: «Doit-on en finir avec l'indépendance?» Et, contrairement à plusieurs de ses compagnons de route souverainistes qui ne soulèvent cette question que pour mieux la rejeter aussitôt, Daniel D. Jacques, après avoir exploré ses tenants et aboutissants, répond par l'affirmative.

    Cette conclusion crève-coeur ne va pas, chez lui, sans une «mélancolie authentique» et une «nostalgie bien singulière» pour ce «pays où l'on aurait pu vivre». Rappelant à plusieurs reprises ses convictions souverainistes, Jacques va même jusqu'à écrire qu'il «demeure convaincu [...] que l'indépendance du Québec aurait représenté un progrès considérable pour tous les citoyens de ce pays, qu'ils soient francophones, anglophones ou de tout autre origine linguistique». Mais, répétera-t-il toutefois, il est probablement trop tard.

    Inspiré par la figure d'Hubert Aquin et par son classique intitulé La Fatigue culturelle du Canada français, le philosophe dit partager l'idéal d'une «plénitude existentielle du corps politique au sein duquel l'individu acquiert l'accès le plus étendu à l'universel», mais il ne croit plus à la «révolution nationale» appelée par Aquin. L'actualité de ce dernier, pour Jacques, se trouve essentiellement «dans son style de pensée», celui de «l'intellectuel paradoxal canadien-français» qui constate, du même souffle, la nécessité morale de l'indépendance et l'improbabilité, voire l'impossibilité, de sa réalisation. Aussi, pour le philosophe, marcher dans les pas d'Aquin, qui «fut résolu tout à la fois à regarder la réalité bien en face et à demeurer fidèle aux siens», impose «la volonté de prendre en charge, par devoir de solidarité, l'aspect proprement dramatique de notre destin».

    Une révolution ambivalente

    Puisque le projet de l'indépendance a partie liée avec notre Révolution tranquille, il importe de réfléchir au sens profond de cette dernière pour saisir la nature de notre désir de libération nationale. Or, demande Jacques, «y a-t-il vraiment eu révolution, tranquille ou pas, au Québec»? Réalisée sans combat et sans ennemi, cette révolution qui n'a pas vu son terme présumé — l'indépendance politique — apparaît plutôt à Jacques comme «une révolution imaginée, engendrée par un ardent désir de changement».

    Et ce qu'il s'agissait de changer, de refuser même, c'était le Canada français qui, selon la thèse du manifeste Refus global résumée par Jacques, s'était exclu «de l'histoire moderne en raison d'un enfermement général de la vie dans le religieux». Il fallait donc nier Dieu pour que vive l'individu, c'est-à-dire remplacer le prêtre par l'artiste, et, pour cela, mépriser ce que nous avions été (du moins selon notre imaginaire) pour devenir ce que nous voulions être. «En cherchant à devenir modernes par le refus de soi, explique Jacques, les Québécois en sont venus à cultiver les formes d'ambivalence politique les plus rares et les plus exubérantes.» Comment, en effet, concilier détestation de soi et volonté de perpétuation dans la rupture?

    Quarante ans plus tard, constate le philosophe, l'idéal de l'indépendance s'est essoufflé, et cela tient en grande partie à «l'échec de la pédagogie souverainiste». La religion, écrit-il, «fut le motif de rassemblement du peuple canadien-français». La nation québécoise, pour sa part, s'est plutôt rassemblée autour de la culture. Le politique, dans les deux cas, n'est toujours qu'au service «d'une fin qui lui est supérieure: le destin spirituel du Canada français ou bien encore l'épanouissement de notre être historique dans la culture au Québec». Or, s'il «est démontré que la culture québécoise s'est développée et s'est enrichie [...] au sein même du Canada, il apparaît que l'indépendance politique devient superflue, voire tout simplement inutile».

    Le politique, pourtant, ne se réduit ni à la religion ni à la culture, rappelle Jacques; «il est davantage une mise en commun de l'espace sous l'autorité de la Loi commune [et] il apparaît alors que la nation résulte d'un acte de fondation qui la constitue». Or les actes qui ont constitué le Québec sur le plan du cadre politique (notre Parlement, notre territoire) sont des legs... britanniques, une réalité qui a contribué à notre difficulté «d'accéder à une compréhension politique de la nation» et à notre repli sur la religion et la culture. Si on ajoute à cela le fait que le projet de l'indépendance apparaît en pleine modernité, l'impuissance politique du Québec s'éclaire, selon Jacques, d'une lumière supplémentaire. «Nous avons eu à défendre notre droit d'établir un lieu séparé pour notre communauté, explique-t-il, dans un monde pour ainsi dire fasciné, de part en part, par les mouvements culturels, techniques et économiques qui travaillent tous également à son unité matérielle et spirituelle.»

    Les périls de la persistance

    L'indépendance, pour toutes ces raisons, n'est pas devenue impossible mais improbable, et «il nous faut mesurer les coûts et profits que pourrait entraîner la résolution de persister malgré tout dans la poursuite de ce rêve». Comme instrument stratégique opposé à une évolution canadienne qui nous serait défavorable, le projet de l'indépendance peut servir au Québec à obtenir des concessions. Mais, ajoute aussitôt Jacques, cette persistance comporte trois périls: la mauvaise foi (être dans le Canada sans y participer vraiment), le mépris de soi (la répétition de l'échec finit par déprimer) et le déni du réel (vivre dans le rêve en négligeant d'autres projets).

    Daniel D. Jacques, non sans un certain courage parce que cette conclusion sera très mal accueillie par les souverainistes, prône finalement «un retour progressif et réfléchi de notre collectivité dans l'espace canadien» et évoque la possibilité de «redevenir des Canadiens français, qui accompagneraient les autres Canadiens de toute appartenance linguistique dans l'aventure commune que représente l'établissement d'une société démocratique plus juste dans cette partie de l'Amérique».

    Cela signifie, concrètement, en finir avec le souverainisme (forme d'indépendantisme mou et étapiste) qui nourrit la «confusion actuelle», mettre un terme à l'aventure du Bloc québécois pour «participer pleinement à l'exercice du pouvoir dans ce qui demeure notre pays réel», transformer le Parti québécois en simple défenseur de la société québécoise et de son identité dans le cadre canadien et regrouper tous les partis indépendantistes en une seule formation défendant cet unique projet.

    René Lévesque, explique Jacques, n'a pas été à la hauteur de «la tâche définie pour lui par l'histoire» quand, au soir de la défaite de 1980, il a lancé son «À la prochaine fois», qui a maintenu les Québécois dans le «déni de la réalité». Quinze ans plus tard, pourtant, le Québec politique passait à un cheveu de se dire oui, prouvant ainsi que la fatigue n'est pas la mort et n'aura peut-être pas le fin mot de l'histoire.

    Daniel D. Jacques, avec l'intelligence raffinée qui caractérise sa pensée, ébranle sainement les esprits sincères. Nul besoin d'être devin, toutefois, pour prédire que plusieurs trouveront qu'il lâche un peu vite.

    ***

    Collaborateur du Devoir

    ***

    La fatigue politique du Québec français

    Daniel D. Jacques

    Boréal

    Montréal, 2008, 168 pages












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.