Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    «Blade Runner», retour sur un film phare

    29 septembre 2017 18h35 |François Lévesque | Cinéma
    «Blade Runner», réalisé par Ridley Scott, prit l’affiche à l’été 1982.
    Photo: Warner Bros «Blade Runner», réalisé par Ridley Scott, prit l’affiche à l’été 1982.

    Blade Runner 2049 prendra l’affiche le 6 octobre à l’issue d’un crescendo promotionnel étalé sur deux ans. Son réalisateur, Denis Villeneuve, est implicitement tenu de ne livrer rien de moins qu’un très grand film puisque Blade Runner 2049 fait suite à un chef-d’oeuvre du septième art, Blade Runner, réalisé en 1982 par Ridley Scott. Des attentes irréalistes ? Compte tenu des récents succès du cinéaste québécois, non. N’empêche qu’il s’agit là d’une situation fort ironique quand l’on sait que l’original reçut, en son temps, un accueil partagé. Or, la composante existentialiste, universelle, de Blade Runner eut à terme raison de ses détracteurs. Retour sur un film phare.

     

    Blade Runner est très librement adapté du roman de Philip K. Dick Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?. Dans le film, ces androïdes sont rebaptisés « réplicants », des « répliques » d’humains constituées de matières organiques de synthèse à obsolescence programmée. Ni clone ni robot, les réplicants sont les nouveaux esclaves de l’humanité, sur la Terre et en d’autres galaxies.

     

    Lorsqu’un réplicant se révolte ou tente de se mêler aux humains, il incombe alors à des chasseurs de primes, les « blade runners », de les neutraliser. Un test oculaire est souvent utilisé aux fins d’identification. Campée en 2019 à Los Angeles, l’intrigue relate la traque que mène Rick Deckard (Harrison Ford) contre un groupe de réplicants rebelles (Rutger Hauer, Daryl Hannah, Joanna Cassidy, Brion James).

     

    En cours d’enquête, Deckard s’éprend de Rachel (Sean Young), un nouveau modèle de réplicant.

     

    Futur sombre

     

    Blade Runner prit l’affiche à l’été 1982, une semaine à peine après E.T., qui devint l’un des plus gros succès de Steven Spielberg et régna sans partage sur le box-office. La chose, de John Carpenter, en fit également les frais. Certes, Blade Runner ne fut pas le flop qu’on se plut à décrire a posteriori, mais ses recettes déçurent le studio Warner Bros. qui comptait sur la popularité conjuguée de la vedette Harrison Ford, alias Han Solo et Indiana Jones, et du réalisateur Ridley Scott, derrière Alien.

     

    Très ambitieuse, la vision de ce dernier appelait une esthétique rétrofuturiste mariant des références bigarrées. En 2012, le directeur artistique du film, David L. Snyder, expliquait au Devoir que « le look du film, c’est Ridley qui l’a imaginé en s’inspirant autant de ses voyages à Hong Kong que des peintures d’Edward Hopper, que du magazine de bédé Métal hurlant. Larry [Lawrence G. Paul] et moi étions là pour construire physiquement cet univers qui se voulait sale, usé ».

     

    Nombre de décors de productions des années 1940-1950 furent recyclés. Avec quelques projecteurs et un canon à eau, on transforma le magnifique Bradbury Building en immeuble décati, entre autres images saisissantes. « Il a tourné uniquement de nuit afin de cacher le ciel bleu et les montagnes au-delà des studios de Warner, mais aussi pour contribuer à cette aura de film noir […]. C’était l’ère Reagan ; les Américains ne voulaient pas voir ce futur sombre à tous égards », de conclure David L. Snyder.

     

    Balayé par des pluies acides, ce Los Angeles si loin, si proche, aligne néons et panneaux publicitaires géants, entre Métropolis et le cyberpunk. Un « look » qui fit aussitôt école.

     

    Mystère fascinant

     

    Cette prévalence de la « forme », hélas, occulta longtemps le « fond », pourtant foisonnant. Il faut savoir que Blade Runner souffrit d’une production difficile. Ainsi, après des projections tests désastreuses d’un premier montage que Ridley Scott n’estimait pas encore prêt, le studio imposa l’ajout d’une narration en voix hors champ. Harrison Ford, furieux, l’enregistra contre son gré. C’est cette version explicative, à valeur poétique amoindrie, qui sortit en salle à l’époque.

     

    Dix ans passèrent. En 1992, une version appelée « Director’s Cut », plus proche du premier montage sans que ce soit tout à fait celui du réalisateur (cet honneur revient au « Final Cut », paru en 2007), reprit l’affiche et sortit en vidéocassette. Réhabilitation. Blade Runner passa de film culte à chef-d’oeuvre. Le retrait de la voix hors champ et du dénouement heureux, plaqué, et l’ajout d’une séquence clé lors de laquelle Deckard rêve d’une licorne, rendirent au long métrage sa charge hypnotique.

    Photo: Warner Bros Harrison Ford dans «Blade Runner»
     

    C’est également dans cette version que se manifeste le plus clairement l’ambiguïté du personnage de Deckard, que d’aucuns perçoivent comme un réplicant qui s’ignore alors que d’autres sont convaincus de son humanité. L’une des principales craintes des admirateurs du film est à cet égard que Blade Runner 2049 réponde à cette question au risque d’éventer ce qui est devenu l’un des mystères les plus fascinants de l’histoire du cinéma.

     

    Plus humain qu’humain

     

    Cela étant, il n’y a pas que l’humanité de Deckard qui soit en cause dans Blade Runner. À titre d’exemple, Rachel, cette réplicante fringuée et coiffée comme Joan Crawford naguère, est si évoluée qu’elle n’a pas conscience de sa « non-humanité ». À l’inverse, Roy Batty, le leader des réplicants en fuite, n’est lui que trop conscient de la nature éphémère de son existence, qu’il cherche à prolonger. La quête de la vie éternelle n’est-elle pas la plus humaine des lubies ? Mais il y a plus révélateur avec ce personnage immortalisé par l’acteur néerlandais Rutger Hauer.

     

    Comment, en effet, oublier sa tirade finale après qu’il eut décidé de laisser la vie sauve à Deckard, celui-là même qui a passé tout le film à le pourchasser dans le but de le « retirer de la circulation » ?

     

    « J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir. »

     

    Un grand moment de cinéma qu’un Hauer habité improvisa en bonne partie tandis que son personnage venait de poser un geste de compassion, qualité encore là tout humaine que les réplicants sont censés ne pas posséder. Pourtant, en 1982, plusieurs critiques faillirent à relever ces ruminations existentialistes, dont la redoutable Pauline Kael du New Yorker.

     

    « [Le film] n’a pas été pensé en termes humains. Si quelqu’un s’amène avec un test pour détecter les humanoïdes, peut-être Ridley Scott et ses associés devraient-ils se cacher », écrivit-elle avec ce panache cinglant dont elle seule avait le secret, hachant au passage menu la voix hors champ, qu’elle qualifia de « ridicule ». Le procédé a ses qualités, mais mal utilisé… Comme quoi, parfois, trop de mots diluent le propos.

     

    On y reviendra

     

    Qui est humain, et qui ne l’est pas ? C’est la question lancinante que pose le film. Or, si l’on revient inlassablement à Blade Runner, c’est parce que Ridley Scott (et Hampton Fancher et David Webb Peoples à travers leur scénario) force le spectateur à se regarder dans le miroir.

     

    En cela que le héros du film, pôle traditionnel d’identification du spectateur, n’est peut-être pas humain, à son insu. Qui plus est, le personnage qui se comporte de la manière la plus « humaine » est l’antagoniste auquel, traditionnellement toujours, on refuse spontanément de s’identifier. Suis-je humain, ou ne le suis-je pas ? se demande-t-on presque malgré soi.

     

    Après que la facture visionnaire de Blade Runner se fut glissée dans l’imaginaire collectif, la réflexion au coeur du film a pris à son tour le chemin de l’inconscient cinéphile pour ne plus en ressortir.

     

    Avec Blade Runner 2049, Denis Villeneuve peut-il — humainement, oui — transcender un tel legs, fruit par surcroît d’un enchaînement aléatoire de contretemps et d’éclairs de génie ?

     

    Pourquoi ne pas y revenir dans dix, voire dans trente-cinq ans ?













    Envoyer
    Fermer