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    Festival de Cannes: malédiction et fleurs pour un film Netflix

    «Okja», du Sud-Coréen Bong Joon-ho, a sa place en compétition

    20 mai 2017 | Odile Tremblay à Cannes | Cinéma
    Le réalisateur Bong Joon-ho et la comédienne Ahn Seo-hyun
    Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Le réalisateur Bong Joon-ho et la comédienne Ahn Seo-hyun

    Au début, c’était mal barré : des sifflets retentirent à l’apparition du logo Netflix avant le film. Puis la projection d’Okja du Sud-Coréen Bong Joon-ho fut interrompue après dix minutes, un problème technique prenant des allures de malédiction. « Je suis très heureux de ce qui s’est passé ce matin ! allait commenter le cinéaste en conférence de presse. Vous avez pu voir deux fois les premières séquences de mon film… »

     

    Mais l’atmosphère était maudite. La nuit précédente, Kim Ji-seok, autre Coréen, cofondateur du Festival du film de Busan et ami de Bong Joon-ho, est mort à Cannes foudroyé par une crise cardiaque. C’était trop.

     

    Côté accueil du film, la pression retomba du moins des épaules de l’équipe : de chauds applaudissements, de bonnes critiques.

    Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Les acteurs Paul Dano, Lily Collins et Jake Gyllenhaal, peu avant la projection d'«Okja»
     

    Okja de Bong Joon-ho, premier des deux rejetons Netflix en compétition à Cannes, était l’événement du jour ici. Pas tant pour ses charmes réels, mais pour l’aura de controverse qui l’entoure, bien entendu.

     

    À la projection, on songea au départ que Cannes virait au « Conte pour tous » dans sa compétition. Deux films pour enfants en deux jours, c’est beaucoup. Okja, pas nunuche, avec un message environnementaliste à la clé, s’adresse aussi aux ados et un peu aux adultes quand même. Il affiche des liens évidents avec E.T. et le Bon gros géant de Spielberg, lancés tous deux sur la Croisette à des décennies d’intervalle.

     

    Le cinéaste de Snowpiercer et de The Host mélange les genres sans trop le vouloir. « Le résultat final apparaît comme ça, dit-il. Les gens ne sachant pas classifier mes films disent : “C’est un film de Bong Joon-ho.” Tant mieux ! »

    Ça pose problème de coller une étiquette sur de gens qui ont été invités à la fête. Comme en toute chose, il y a de la place pour tout le monde.
    L'actrice Tilda Swinton


    Tout est bon dans le cochon
     

    Son Okja aborde l’évasion (thème de l’heure) d’une petite fille et de son ami, un cochon hybride géant, transformé pour la consommation, sur lequel un laboratoire veut mettre la main. C’est présenté avec un sourire en coin, qui ne fait de quartiers à aucun personnage, sauf aux deux héros. La bête est attachante, la petite An Seo-hyun, craquante à souhait, les images de la nature, magnifiques. On a droit à des poursuites trépidantes, à un message anticapitaliste et écologiste, à d’excellents acteurs venus camper les méchants, les scientifiques ou des écologistes mi-chair, mi-poisson ; de Tilda Swinton à Paul Dano, en passant par Jake Gyllenhaal. Le grand Darius Khondji tient la caméra. Pas mal ! Okja ne mérite pas une palme pour autant. On imagine d’ici les batailles entre Almodóvar et son jury, s’ils en jugeaient autrement… Mais le film a sa place en compétition.

     

    Le cinéaste espagnol, en conférence de presse, s’était promis de refuser cette palme à un film qui ne gagnerait pas les grands écrans, divisant son groupe comme les festivaliers.

     

    L’affaire ne cesse de rebondir et les deux films Netflix de la course font ici figure d’otages, la réglementation française imposant un intervalle de trois ans entre les sorties en salles et celles sur autre plateforme. Le grand écran se voit largué dans l’Hexagone.

     

    L’équipe d’Okja a abordé de front l’épineux sujet. Avait-elle le choix, au juste ?

     

    « Ça pose problème de coller une étiquette sur de gens qui ont été invités à la fête, estime Tilda Swinton. Comme en toute chose, il y a de la place pour tout le monde. »

     

    Bong Joon-ho ironisait de son côté. « Je suis très heureux que le jury voie le film ce soir sur grand écran… »

     

    Avec son mégabudget, le cinéaste s’est déclaré ravi que Netflix ait pu sauver sa mise, salue l’entière liberté récoltée au tournage et au montage. « Ils m’ont respecté et je n’ai pas eu à subir cette pression pour classifier le film selon l’âge des spectateurs. J’ai pu mettre du sang… Netflix a ses propres règles. Mais les deux parties ont convenu que le film sera présenté sur grand écran en Corée et dans quelques pays. En s’ouvrant davantage, elles trouveront d’autres points de rencontre ailleurs. »

     

    Sauver la planète

     

    Comme la plupart des Américains, l’acteur Jake Gyllenhaal s’affiche pro-Netflix et s’inquiète de l’état de son pays à l’ère Trump : « Chez moi, on est en train de revenir en arrière. Nous reculons de plusieurs décennies, côté environnement. Le moment de sortie d’un film est capital. Or, ces nouvelles plateformes permettent de communiquer un message écologiste à des centaines de milliers de personnes. L’expression artistique a une importance, quelle que soit la forme du médium qui la porte. »

     

    À Cannes, des bonzes de Netflix avaient convié après le film quelques journalistes triés sur le volet pour des interviews de « damage control », histoire de relayer le point de vue de la compagnie américaine. On verra bien ce qui sort du chapeau.

     

    C’est d’écologie et de manipulation dont les acteurs avaient envie surtout de parler vendredi, et des effets du film sur les esprits.

     

    « Avant le tournage, j’étais carnivore. J’aimais le porc, confiait la petite An Seo-hyun. Puis j’ai réalisé ce qui arrivait à ces animaux. J’ai vu Okja se faire capturer, alors je ne mangerai plus autant de viande qu’avant… »

     

    Le personnage de Tilda Swinton, à la tête d’une entreprise dont elle veut redorer le blason, est raillé dans le film. « C’est un comportement sexiste, note-t-elle. Nul ne demande l’avis des femmes. Quelle erreur ! » On lui donne raison pour ça aussi.

     

    Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.













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