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    Chronique

    Adieu Johnny

    Chaque société a ses monstres sacrés, qui traversent parfois mal la frontière des autres. Les codes, les symboles se gravent différemment à travers l’histoire et la géographie. Ainsi la star rock française Johnny Hallyday, disparue dans la nuit de mardi.

     

    Si adulée en France. Sa mort recouvre le pays d’un voile noir, sur immense onde de choc. Une agonie tellement médiatisée qu’il était pleuré même avant son trépas. Il faut se balader à travers les sites des journaux français pour mesurer l’ampleur du trou laissé derrière lui.

     

    Au Québec aussi, plusieurs saluent le départ d’un monument du rock francophone. Mais, sauf en fin de parcours, aura-t-il vécu une si grande histoire d’amour avec nous ?

     

    À Montréal, Johnny Hallyday avait bien rempli le Centre Bell en 2012 et séduit le public de Québec au Festival d’été, avant de revenir chanter dans nos terres en 2014. Tous s’entendaient pour louer ses performances de bête de scène. Pourtant, avant le grand retour des dernières années, le chanteur français n’avait pas donné de spectacle ici depuis son passage au Saint-Denis en 2000, et ce, après 25 ans d’absence. Un long passage à vide, tissé d’incompréhensions réciproques.

     

    Longtemps mal aimé au Québec, sans doute pour avoir beaucoup pastiché les rockers américains. Question de promiscuité. On a tendance à moins idéaliser les États-Unis voisins que les Français, forcément, surtout en leurs années 1950, qui rimaient avec maccarthysme là-bas et Grande Noirceur ici. Or, Johnny représentait ce mythe-là. Depuis 2013, il vivait d’ailleurs avec sa famille à Los Angeles et n’aura quitté son pays de cocagne que pour venir mourir dans sa première patrie.

     

    Au Québec, le chanteur est souvent apparu comme un clone d’Elvis sans l’enfance à Tupelo puis à Memphis, sans le déhanchement sur Blue Suede Shoes, sans le kitsch du Las Vegas des mauvaises années.

     

    Et quand Johnny chantait Le pénitencier à ses débuts, la chanson ne pouvait rivaliser de notre côté de l’océan avec l’extraordinaire The House of the Rising Sun, complainte anonyme de La Nouvelle-Orléans, dont il offrait la traduction.

     

    Au Québec aussi, les chanteurs adaptaient beaucoup de chansons américaines au cours des années 1960, mais la mode du cowboy francophone s’était vite dissipée. Dans Rock’n Roll de Guillaume Canet, tourné l’an dernier, à l’affiche ici, jouant son propre rôle, Hallyday se décrit un peu comme le dernier des Mohicans, après que la mort du rock eut été proclamée ailleurs. Miracle de survivance.

     

    Les mystères d’un mythe

     

    L’idole de jeunes avait été un beau garçon à l’enfance difficile, né Jean-Philippe Smet, se rêvant cowboy quasiment au berceau pour offrir un double à celui que ses parents avaient abandonné, sauvé par la chanson. Dès 17 ans, tête d’affiche des années yéyé avec Sylvie Vartan, longtemps sa compagne. Elle sera tombée davantage dans l’oubli. Pas lui.

     

    Vu de l’étranger, nombreux sommes-nous à mal comprendre comment et pourquoi son mythe a si longtemps duré. Bête de scène, oui, mais encore… Son côté caméléon, dit-on, sa faculté à s’adapter l’auront servi. Renaissant sans cesse de ses cendres, balayé par les vagues de la chanson, avant de revenir à la prochaine marée, en figure d’éternité. Dépressions, tentative de suicide, amours, paternités successives, exils fiscaux, improbable amitié avec Jacques Brel, épisodes de cancer. Tout cela aura été scruté et commenté par la chronique qui tisse les légendes avec l’aide du modèle.

     

    Il n’était pas un grand acteur (avant lui, Elvis non plus), cantonné souvent à son propre rôle, de L’aventure c’est l’aventure de Claude Lelouch à ce Rock’n Roll de Guillaume Canet. Plus subtil dans L’homme du train de Patrice Leconte. Mais Johnny avait une gueule, de plus en plus tragique d’ailleurs (« Qu’est-ce qu’elle a, ma gueule ? » chantait-il), et ce mythe personnel sur lequel prendre appui.

     

    Je me souviens à Cannes, en 2009, après la projection de Vengeance de Johnny To, dans lequel il incarnait un justicier sanglant à Hong Kong. Vraiment faible, sa performance. Mais quand on affichait nos réserves devant les collègues parisiens, ils s’attristaient qu’on touche à l’idole, perdaient leur esprit critique d’habitude si aiguisé. L’un d’eux, vétéran de la profession, m’avait dit : « On le suit depuis toujours. On a grandi avec Johnny. Il est en nous. » Même ses jeunes compatriotes aimaient le musicien, pour sa sincérité, sa marginalité revendiquée, par-delà sa richesse, son renom, sentant ses failles béantes. Ceci expliquant en partie cela. Mais il faut être un enfant du pays pour saisir tous les méandres du mythe Johnny.

     

    L’Hexagone a perdu coup sur coup deux monstres sacrés aux extrémités de son spectre : Jean d’Ormesson, l’écrivain vieille France, académicien, élégant, érudit, stylé, philosophe, un brin suranné, ami des hommes de pouvoir, d’un gouvernement à l’autre. Et Johnny, face rebelle du pays, de cuir noir vêtu, transformant sa souffrance en cris de guerre, rocker impénitent américanophile. Deux symboles tombés en emportant des bribes d’identité collective avec eux.













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